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Logion 95

Lecture rapide : Si tu as de l'argent, ne prête pas à usure : donne à qui ne rendra pas. Un des rares enseignements éthiques concrets de Thomas, pleinement conforme à la doctrine sociale de l'Église, et même plus exigeant que les synoptiques.


Le texte

Texte français

Jésus a dit : Si vous avez de l'argent, ne prêtez pas à usure, mais donnez à qui ne rendra pas.

Copte (translittéré)

[peje IS je] e¥wpe ouNthtN xomt MpR+ etmhse alla + [Mmof] Mpet[e] tnajitou an Ntootf

English (Lambdin)

Jesus said, "If you have money, do not lend it at interest, but give it to one from whom you will not get it back."

Notes de traduction

  • Parallèle avec Luc 6,34-35 (« prêtez sans rien espérer en retour ») et la condamnation vétérotestamentaire de l'usure (Exode 22,24 ; Deutéronome 23,20).
  • Le copte ⲦⲞⲔⲞⲤ (tokos), emprunté au grec tokos, désigne spécifiquement l'intérêt financier, le « fruit » de l'argent.
  • Thomas radicalise l'enseignement : il ne s'agit pas seulement de ne pas prêter à intérêt, mais de donner sans retour. Le don pur, sans réciprocité, est l'expression concrète du détachement thomasien.
  • Ce logion, l'un des rares enseignements éthiques concrets de Thomas, contraste avec la tonalité habituellement spéculative du texte.

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 95 est un dit éthique sur l'usage de l'argent. Le parallèle synoptique se trouve en Matthieu 5,42 (« Donne à qui te demande, et ne te détourne pas de celui qui veut t'emprunter ») et en Luc 6,34-35 (« Prêtez sans rien espérer en retour »). La version de Thomas est la plus radicale des trois : non seulement il ne faut pas prêter à intérêt, mais il faut donner à ceux dont on sait qu'ils ne rembourseront pas.

La forme est celle de l'instruction éthique à double volet : une prohibition (ne pas prêter à usure) suivie d'une injonction positive (donner à perte). L'interdiction de l'usure est un thème biblique ancien (Ex 22,24 ; Lv 25,36-37 ; Dt 23,20) qui sera repris par la tradition catholique médiévale.

Analyse et interprétation

Gathercole note que la version de Thomas est plus tranchante que celle de Luc, qui parle de « prêter sans rien espérer en retour ». Thomas va plus loin : il s'agit de donner à ceux qui ne rendront pas, c'est-à-dire de transformer le prêt en don. La logique est celle du dépouillement radical : l'argent n'est pas un outil de croissance (l'usure) ni même de réciprocité (le prêt), mais de perte volontaire.

DeConick rattache ce logion à l'ascétisme économique de la communauté thomasienne, qui valorisait la pauvreté et le détachement matériel. Patterson y voit l'éthique des charismatiques itinérants qui vivaient de la générosité des autres et n'accumulaient rien.

Koester note la proximité avec la source Q et considère que Thomas a conservé une formulation indépendante mais convergente avec la tradition commune.

Meyer souligne que le logion fait implicitement écho au logion 109 (la parabole du trésor caché dont le nouveau propriétaire « prête à intérêt »), créant un contraste délibéré : le trésor spirituel est inépuisable, mais le trésor matériel ne doit pas être thésaurisé.

Regard catholique

L'interdiction de l'usure est un enseignement constant de la tradition catholique. Le CEC 2449 enseigne que « l'amour envers les pauvres est incompatible avec l'amour immodéré des richesses ». Le concile de Latran III (1179) et le concile de Vienne (1311) ont condamné la pratique de l'usure. Thomas d'Aquin, dans la Somme théologique (IIa-IIae, q. 78), développe l'argumentation morale contre le prêt à intérêt.

L'injonction de donner à ceux qui ne rendront pas est pleinement évangélique. Le CEC 2447 cite Luc 6,35 et enseigne que « les œuvres de miséricorde sont les actions charitables par lesquelles nous venons en aide à notre prochain dans ses nécessités corporelles et spirituelles ». Le don sans retour est l'expression la plus pure de la charité, une charité qui ne calcule pas.

Résonances

François d'Assise, en dépouillant de ses vêtements devant l'évêque d'Assise, a mis ce logion en acte de la manière la plus radicale qui soit. La tradition monastique de la communauté de biens (Ac 2,44-45) découle de la même logique : tout est donné, rien n'est retenu. Et dans la tradition juive, le tsedakah (justice/charité) n'est pas un acte de générosité optionnel mais un devoir, donner au pauvre est simplement lui rendre ce qui lui revient. Le logion 95 s'inscrit dans cette tradition, et la radicalise.


Concordance

Parallèles canoniques

Matthieu 5,42 :

« A qui te demande, donne ; à qui veut t'emprunter, ne te détourne pas. »

Luc 6,34-35 :

« Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? Même des pécheurs prêtent à des pécheurs afin de recevoir l'équivalent. Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour. »

Source Q : Q 6,34-35

Analyse comparative

Thomas est plus radical que les synoptiques dans sa formulation. Matthieu dit simplement de donner et de ne pas se détourner. Luc développe un argument sur la réciprocité : même les pécheurs prêtent pour recevoir, donc les disciples doivent prêter sans espérer de retour. Thomas interdit spécifiquement le prêt à intérêt (l'usure) et ordonne de donner à celui dont on sait qu'il ne rendra pas.

L'interdiction de l'usure est un thème de l'Ancien Testament (Exode 22,24 ; Lévitique 25,36-37 ; Deutéronome 23,20) qui est absent du Nouveau Testament canonique sous cette forme directe. Thomas réintroduit cette interdiction vétérotestamentaire dans un contexte de générosité absolue. Le logion est bref, sans argumentation théologique, c'est un impératif nu. Pour Koester, cette brièveté sans argumentation pourrait indiquer une forme primitive du logion, avant l'élaboration argumentative de Luc. Pour Goodacre, Thomas a simplement condensé le passage lucanien.

L'ironie est que le logion 109 (la parabole du trésor caché) se termine par « il commença à prêter de l'argent à usure », exactement ce que le logion 95 interdit. Cette tension interne est typique de Thomas, qui juxtapose des traditions sans les harmoniser.


Tension avec les évangiles canoniques

Le parallèle avec Lc 6,34-35 et Mt 5,42 est étroit. Thomas radicalise cependant l'enseignement synoptique : Luc parle de « prêter sans rien espérer en retour » ; Thomas interdit explicitement le prêt à intérêt et ordonne de donner à celui qui ne rendra pas. La différence est de degré, non de nature, Thomas pousse la logique canonique à son extrême. L'interdiction de l'usure, absente du Nouveau Testament sous cette forme directe, est un thème vétérotestamentaire (Ex 22,24 ; Dt 23,20) que Thomas réintroduit. La tension est faible : ce logion est l'un des plus compatibles avec l'enseignement canonique. La seule divergence notable est la contradiction interne avec le logion 109, qui valorise le prêt à intérêt, signe que Thomas juxtapose des traditions sans les harmoniser.

Interprétation directe

Ce logion est l'un des rares enseignements éthiques concrets de Thomas et il est pleinement compatible avec la doctrine sociale de l'Église. L'interdiction de l'usure est un enseignement constant de la tradition catholique, de Thomas d'Aquin (Somme théologique, IIa-IIae, q. 78) aux conciles de Latran III et de Vienne. L'injonction de donner sans retour est l'expression la plus pure de la charité (CEC 2447). Ce logion ne pose aucun problème doctrinal, il est même plus exigeant que les synoptiques, ce qui le rend d'autant plus précieux. C'est l'un des cas où Thomas dit exactement ce que l'Évangile dit, et le dit mieux.

À retenir

  • Pleinement compatible avec la doctrine sociale : l'usure condamnée de Thomas d'Aquin aux conciles de Latran III et de Vienne.
  • Donner sans retour est l'expression la plus pure de la charité (CEC 2447).
  • Un cas où Thomas dit exactement ce que dit l'Évangile, et le dit avec plus d'exigence encore.

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

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