Logion 45¶
Lecture rapide : On ne récolte pas de raisins sur les épines. Un homme bon produit du bon de son trésor intérieur. Un homme mauvais produit du mauvais, car c'est de l'abondance du cœur qu'il parle.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : On ne récolte pas de raisin sur les épines et on ne cueille pas de figues sur les chardons, car ils ne donnent pas de fruit. Un homme bon produit du bon de son trésor, un homme mauvais produit du mauvais du trésor mauvais qui est dans son cœur, et il dit des choses mauvaises : car de l'abondance du cœur il produit du mauvais.
Copte (translittéré)
peje IS maujele eloo le ebol xN ¥onte oute maukwtf kNte ebol xN sRqamoul mau+ karpos gar ouagacos Rrwme ¥afeine N ouagacon ebol xM pefexo oukak[os] Rrwme ¥afeine NxNponhron ebol xM pefexo ecoou etxN pefxht au w Nfjw NxNponhron ebol gar xM vouo Mvht ¥afeine ebol NxNpo nhron
English (Lambdin)
Jesus said, "Grapes are not harvested from thorns, nor are figs gathered from thistles, for they do not produce fruit. A good man brings forth good from his storehouse; an evil man brings forth evil things from his evil storehouse, which is in his heart, and says evil things. For out of the abundance of the heart he brings forth evil things."
Notes de traduction
- Combinaison de deux paroles synoptiques : Mt 7, 16 / Lc 6, 44 (raisin/épines, figues/chardons) et Mt 12, 35 / Lc 6, 45 (le bon et le mauvais trésor du cœur).
- Thomas fusionne ces deux traditions en un seul logion, ce qui témoigne d'un processus de compilation et de condensation des paroles de Jésus.
- Le mot « trésor » (thesauros, emprunté au grec) désigne ici le fond intérieur de l'être humain, sa disposition profonde.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 45 est un dit sapiential en deux parties : (a) un proverbe agricole sur les épines et les chardons ; (b) une réflexion sur le « trésor » intérieur qui détermine les actes et les paroles. Les parallèles synoptiques sont Matthieu 7,16-20 ; 12,34-35 et Luc 6,43-45 (source Q 6,43-45). La version de Thomas combine des éléments qui, chez les synoptiques, sont répartis dans des contextes différents.
La forme est celle du double mashal : une image tirée de la nature (on ne récolte pas de raisins sur les épines) suivie d'une application morale (l'homme bon produit du bon de son trésor). C'est un raisonnement par analogie, du naturel au moral.
Analyse et interprétation¶
Le message est direct : les actes révèlent la nature intérieure. Comme l'arbre produit selon son espèce, l'homme produit selon ce qu'il est au fond de lui-même. Le « trésor » (aho) du cœur est la réserve intérieure, la qualité de l'être profond, d'où jaillissent les paroles et les actes.
DeConick situe ce logion dans la couche éthique primitive du recueil, un enseignement de sagesse dépourvu de toute dimension gnostique. Patterson note sa proximité avec la tradition sapientielle juive et avec l'enseignement de Jésus dans les synoptiques : la pureté du cœur est la condition de la bonté des actes.
Meyer souligne que, dans le contexte de Thomas, le « trésor » intérieur peut être lu comme la gnose, la connaissance de soi qui transforme l'être en profondeur. L'homme « bon » n'est pas celui qui suit des règles mais celui qui s'est connu lui-même (logion 3) et qui, de cette connaissance, produit naturellement du bien.
Gathercole note que la formule « de l'abondance du cœur il produit du mauvais » est un cas où Thomas ne retient que la moitié négative du dit synoptique. Chez Matthieu 12,34-35, Jésus dit que le bon produit du bon et que le mauvais produit du mauvais ; Thomas insiste sur le cas négatif, comme pour mettre en garde.
Regard catholique¶
Ce logion est pleinement canonique et parfaitement compatible avec l'enseignement catholique. Le CEC 1755 enseigne que « l'objet, l'intention et les circonstances forment les trois sources de la moralité des actes humains ». Mais plus profondément, la tradition catholique enseigne que la bonté des actes procède de la bonté du cœur, de la charité qui habite l'homme transformé par la grâce (CEC 1827 : « La charité inspire et anime l'exercice de toutes les vertus »).
L'image du « trésor du cœur » est l'un des thèmes les plus chers de la mystique catholique. Augustin parle de l'intimus cordis, le plus intime du cœur, où Dieu habite. Thérèse d'Ávila décrit le « château intérieur » comme un espace de richesse spirituelle que l'âme doit explorer.
Résonances¶
La loi de la correspondance entre l'intérieur et l'extérieur, entre ce que l'on est et ce que l'on produit, est l'une des sagesses les plus anciennes de l'humanité. Confucius enseigne que le gouvernement juste procède du cœur juste du souverain. Marc Aurèle, dans ses Pensées, rappelle que « la qualité de tes pensées détermine la qualité de ta vie ». Et la psychologie moderne confirme, par d'autres voies, que les comportements extérieurs sont le reflet des structures intérieures. Le logion 45, dans sa simplicité, dit exactement cela, et il le dit avec la force de l'évidence.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Matthieu 7,16-20 :
« C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Cueille-t-on des raisins sur des épines, ou des figues sur des chardons ? Ainsi tout arbre bon produit de bons fruits, et tout arbre mauvais produit de mauvais fruits. »
Matthieu 12,34-35 :
« Engeance de vipères, comment pourriez-vous dire de bonnes choses, mauvais comme vous l'êtes ? Car c'est de l'abondance du cœur que la bouche parle. L'homme bon tire de bonnes choses de son bon trésor, et l'homme mauvais tire de mauvaises choses de son mauvais trésor. »
Luc 6,43-45 :
« Il n'y a pas de bon arbre qui produise un fruit mauvais, ni inversement de mauvais arbre qui produise un bon fruit. Car chaque arbre se reconnaît à son propre fruit... L'homme bon tire le bien du bon trésor de son cœur, et le méchant tire le mal de son mauvais trésor. Car c'est du trop-plein du cœur que la bouche parle. »
Source Q : Q 6,43-45
Analyse comparative¶
Ce logion combine deux traditions synoptiques que Matthieu sépare (7,16-20 et 12,34-35) et que Luc rassemble (6,43-45). Thomas suit l'ordre de Luc : d'abord l'image des épines et des chardons, puis le thème du bon et du mauvais trésor du cœur. La proximité avec Luc est particulièrement forte dans la formulation finale : « de l'abondance du cœur, il produit du mauvais ».
Pour Goodacre, cette proximité avec la séquence lucanienne est un argument décisif en faveur de la dépendance de Thomas vis-à-vis de Luc. Pour Patterson, Thomas et Luc conservent indépendamment l'ordre de Q, qui combinait déjà ces deux éléments.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Aucune tension doctrinale. Le logion combine deux traditions synoptiques (Mt 7,16-20 et Mt 12,34-35 ; Lc 6,43-45) de manière fidèle. La seule divergence notable est que Thomas ne retient, dans la partie finale, que la moitié négative du dit : « de l'abondance du cœur il produit du mauvais ». Matthieu 12,35 et Luc 6,45 mentionnent aussi le bon trésor qui produit du bon. Cette insistance sur le négatif n'est pas une contradiction mais un choix éditorial qui donne au logion une tonalité plus sombre, plus avertissante, que la version synoptique équilibrée. L'ordre des éléments suit celui de Luc plutôt que celui de Matthieu.
Interprétation directe¶
Logion entièrement orthodoxe et même exemplaire. L'enseignement selon lequel les actes révèlent la qualité intérieure de l'être est un pilier de la morale catholique. La tradition mystique (Augustin, Thérèse d'Ávila) a développé abondamment le thème du « trésor du cœur ». L'absence de toute dimension gnostique ou ésotérique fait de ce logion l'un des plus « canoniques » du recueil, preuve que Thomas a conservé, au milieu de ses spéculations, un noyau de sagesse évangélique intacte.
À retenir¶
- Un logion entièrement canonique, éthique pure, aucune dimension ésotérique
- Le « trésor du cœur » : la qualité de l'être profond détermine la qualité des actes et des paroles, pas les règles extérieures
- Thomas combine deux traditions synoptiques séparées (Mt 7 et Mt 12) en un seul logion cohérent
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.