Logion 72¶
Lecture rapide : Un homme demande à Jésus de régler son héritage. Jésus : qui a fait de moi un partageur ? Puis, aux disciples : suis-je donc un partageur ?
Le texte¶
Texte français
Un homme lui dit : Parle à mes frères afin qu'ils partagent les biens de mon père avec moi. Il lui dit : Ô homme, qui a fait de moi un partageur ? Il se tourna vers ses disciples, il leur dit : Suis-je donc un partageur ?
Copte (translittéré)
[pe]je our[wm]e naf je joos Nnasnhu ¥ina eunapw¥e NNxnaau Mpaeiwt nMmaei pejaf naf je w prwme nim pe Ntaxaat Nrefpw¥e afkotF a nefmachths pejaf nau je mh eei ¥oop Nrefpw¥e
English (Lambdin)
A man said to him, "Tell my brothers to divide my father's possessions with me." He said to him, "O man, who has made me a divider?" He turned to his disciples and said to them, "I am not a divider, am I?"
Notes de traduction
- Parallèle avec Lc 12, 13-14. Thomas suit de près la version lucanienne, avec un ajout final absent de Luc : la question rhétorique adressée aux disciples.
- « Partageur » (meristês) : le mot a un double sens. Au niveau littéral, Jésus refuse le rôle d'arbitre dans les affaires de succession. Au niveau symbolique, il refuse toute division, thème central de Thomas, où l'unité est le chemin du salut.
- La question finale aux disciples (« Suis-je donc un partageur ? ») est propre à Thomas et transforme l'anecdote en enseignement sur la nature du Christ : il n'est pas celui qui divise, mais celui qui unifie.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 72 est un dialogue occasionnel déclenché par une demande concrète : un homme veut que Jésus intervienne dans un litige d'héritage. Le parallèle est Luc 12,13-14 : « Quelqu'un de la foule lui dit : Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. Jésus lui répondit : Homme, qui m'a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages ? » La forme est celle de la chreia, une anecdote brève illustrant l'attitude du sage face à une situation quotidienne.
Thomas ajoute un élément absent de Luc : Jésus se tourne vers ses disciples et pose une question rhétorique : « Suis-je donc un partageur ? » Le mot copte mereistēs (« partageur », « diviseur ») est significatif dans le contexte de Thomas, où la division est l'ennemi et l'unité est le but.
Analyse et interprétation¶
DeConick interprète la question de Jésus (« Suis-je un partageur ? ») non seulement comme un refus de s'impliquer dans les affaires matérielles, mais comme une affirmation ontologique : Jésus n'est pas un diviseur. Sa mission est l'inverse, unifier, rassembler, ramener au Un. Le logion joue sur le double sens de « partager » : partager un héritage, c'est diviser, et la division est, dans Thomas, le mal fondamental (logia 11, 61).
Patterson rapproche ce logion de la tradition Q et note que la réponse de Jésus refuse toute autorité juridique ou sociale. Le Jésus de Thomas, comme celui de Luc, n'est pas un juge, un arbitre ou un administrateur. Son autorité est spirituelle, pas temporelle.
Gathercole souligne que la question ajoutée par Thomas (« Suis-je un partageur ? ») transforme l'anecdote en une déclaration d'identité. Jésus ne se contente pas de refuser la demande, il définit ce qu'il est : quelqu'un qui unit, pas quelqu'un qui divise. Cela résonne avec le logion 48 (« Si deux font la paix entre eux dans cette même maison, ils diront à la montagne : éloigne-toi ») : la paix (l'unité) est la source du pouvoir spirituel.
Meyer note l'ironie de la situation : un homme demande à Jésus de diviser un héritage, alors que tout l'enseignement de Jésus, dans Thomas, porte sur le dépassement de la division. La demande elle-même révèle l'incompréhension du demandeur.
Regard catholique¶
Le refus de Jésus de s'impliquer dans un litige d'héritage est canonique (Luc 12,13-14) et n'appelle aucune réserve doctrinale. Le CEC 549 enseigne que « Jésus ne se présente pas comme un leader politique » et que son Royaume « n'est pas de ce monde » (Jn 18,36).
La dimension proprement thomasienne, la question « suis-je un partageur ? » comprise comme un refus de la division, est compatible avec la théologie catholique de la communion. L'Église se comprend comme une communauté d'unité (CEC 813 : « L'Église est une ») et le Christ est le principe de cette unité (Ep 2,14 : « C'est lui qui est notre paix, lui qui des deux n'a fait qu'un »).
Résonances¶
La question « Suis-je un partageur ? » dépasse le cadre du litige d'héritage. Elle interroge le rôle du maître spirituel face aux demandes du monde : doit-il résoudre les conflits matériels, ou doit-il élever le regard au-delà ? Le Bouddha, confronté à une question sur la douleur d'un homme blessé par une flèche, refusait de discuter de la provenance de la flèche, l'urgence était de la retirer. Socrate, devant les tribunaux d'Athènes, refusait de plaider pour sa vie, son affaire n'était pas avec les juges humains. Jésus, devant le demandeur d'héritage, refuse de descendre au niveau de la dispute. Il pointe vers l'essentiel : l'unité, pas la division.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Luc 12,13-15 :
« Du milieu de la foule, quelqu'un lui dit : "Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage." Il lui dit : "Homme, qui m'a établi pour être votre juge ou votre arbitre ?" Puis il leur dit : "Attention ! Gardez-vous de toute cupidité, car, au sein même de l'abondance, la vie d'un homme n'est pas assurée par ses biens." »
Analyse comparative¶
Le parallèle avec Luc 12,13-14 est étroit. La scène est identique : un homme demande à Jésus d'intervenir dans un partage d'héritage, et Jésus refuse. La formulation de Thomas est légèrement différente : « Suis-je donc un partageur ? » (question rhétorique adressée aux disciples), là où Luc a « Qui m'a établi pour être votre juge ou votre arbitre ? » (question adressée au demandeur).
L'absence la plus notable est celle de la morale lucanienne qui suit (Luc 12,15 : la mise en garde contre la cupidité, puis la parabole du riche insensé en 12,16-21). Thomas a déjà donné la parabole du riche insensé en logion 63, mais sans la relier à ce contexte. Cette séparation des éléments que Luc a regroupés pourrait indiquer soit une tradition orale où les deux circulaient séparément, soit un choix rédactionnel de Thomas. Le terme « partageur » (meristès) est remarquable : Thomas semble jouer sur le double sens du mot, Jésus refuse d'être celui qui divise (merizein), dans un texte où l'unité est la valeur suprême.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Le parallèle avec Luc 12,13-14 est étroit et la tension minimale. Jésus refuse le rôle d'arbitre dans les deux versions. La seule différence significative est l'ajout propre à Thomas : la question rhétorique adressée aux disciples (« Suis-je donc un partageur ? »), absente de Luc. De plus, Luc enchaîne avec la mise en garde contre la cupidité (12,15) et la parabole du riche insensé (12,16-21), un cadre moral que Thomas omet. Thomas transforme l'anecdote juridique en déclaration ontologique sur la nature du Christ (celui qui unit, pas celui qui divise), tandis que Luc en fait une leçon éthique sur le détachement des biens. La divergence est de registre, ontologique chez Thomas, moral chez Luc, plus que de contenu.
Interprétation directe¶
Ce logion est l'un des plus harmonieux de Thomas avec la tradition canonique. Le refus de Jésus de s'impliquer dans les affaires temporelles est parfaitement cohérent avec Jn 18,36 (« Mon Royaume n'est pas de ce monde ») et avec l'enseignement du CEC 549. L'ajout thomasien (« Suis-je un partageur ? ») est même théologiquement fécond : il articule le refus de la division comme principe christologique, ce qui résonne avec Éphésiens 2,14 (le Christ « qui des deux n'a fait qu'un »). Aucune réserve doctrinale n'est nécessaire. Le logion montre Thomas à son meilleur : fidèle au noyau canonique, avec un ajout qui enrichit la signification sans la déformer.
À retenir¶
- La question rhétorique finale (« suis-je un partageur ? ») est propre à Thomas, elle transforme une anecdote juridique en déclaration d'identité : Jésus est celui qui unit, pas qui divise
- « Partageur » (meristēs) porte le double sens de partager un bien et de diviser, dans Thomas, la division est le mal fondamental (cf. logia 11, 61)
- Parallèle fidèle à Luc 12,13-14 : l'un des rares logia où Thomas s'aligne presque littéralement sur un synoptique, tout en ajoutant sa marque propre
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.