Logion 37¶
Lecture rapide : Quand vous vous dépouillerez de votre honte, prendrez vos vêtements et les piétinerez comme des enfants, alors vous verrez le Fils du Vivant et vous n'aurez plus peur.
Le texte¶
Texte français
Ses disciples dirent : Quel jour te manifesteras-tu à nous ? Jésus dit : Lorsque vous vous dépouillerez de votre honte et prendrez vos vêtements, les déposerez à vos pieds comme les tout petits enfants, les piétinerez, alors vous verrez le Fils de Celui qui est vivant et vous n'aurez pas peur.
Copte (translittéré)
peje nefmachths je a¥ N xoou eknaouwnx ebol nan auw a¥ Nxoou enanau erok peje IS je xo tan etetN¥akek thutN exhu Mpe tN¥ipe auw NtetNfi NnetN¥thn NtetNkaau xa pesht NnetNouerh te Nce Nnikouei N¥hre ¥hm Nte tNjopJP Mmoou tote [tet]nanau ep¥hre Mpetonx auw tetnaR xote an
English (Lambdin)
(37) His disciples said, "When will you become revealed to us and when shall we see you?" Jesus said, "When you disrobe without being ashamed and take up your garments and place them under your feet like little children and tread on them, then will you see the son of the living one, and you will not be afraid."
Notes de traduction
- Le dévêtement est un motif central dans Thomas (cf. logion 21). Ici, il est explicitement lié à l'absence de honte, inversion de Gn 3, 7-10, où Adam et Ève ont honte de leur nudité après la chute. Le retour à l'état paradisiaque passe par le dépouillement du corps/vêtement sans honte.
- Le P.Oxy 655 contient ce logion en grec, bien conservé : « Ses disciples lui dirent : Quand te manifesteras-tu à nous et quand te verrons-nous ? Il dit : Quand vous vous déshabillerez et n'aurez pas honte... » Le grec est très proche du copte.
- « Le Fils de Celui qui est vivant » (p̄šēre m̄petonḥ) : expression christologique rare dans Thomas. Le titre « le Vivant » pour le Père est récurrent (prologue, logion 3, logion 50).
- « Comme les tout petits enfants » : l'enfance est le modèle de l'état paradisiaque, de l'innocence antérieure à la division (cf. logion 4, 22). Piétiner les vêtements symbolise le rejet radical de la condition terrestre.
- Mots clés coptes : kak aḥēu (se déshabiller/se dévêtir), šipe (honte), šēre šēm (petits enfants), etonḥ (vivant)
- Variantes textuelles : le P.Oxy 655 est bien conservé et concorde avec le copte. Quelques variantes mineures dans l'ordre des mots.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 37 est un dialogue de révélation où les disciples posent une question eschatologique (« quel jour te manifesteras-tu ? ») et reçoivent une réponse qui transforme la question temporelle en une condition existentielle. La forme est celle du malentendu didactique, déjà rencontré au logion 24 : les disciples pensent en termes de quand ; Jésus répond en termes de comment.
Le logion est partiellement unique. Il n'a pas de parallèle synoptique direct, mais il rappelle fortement un passage de l'Évangile des Égyptiens cité par Clément d'Alexandrie (Stromates III.13.92), où Salomé demande à Jésus quand viendront les choses dont il parle, et Jésus répond : « Quand vous foulerez aux pieds le vêtement de la honte, et quand les deux deviendront un. » Le lien avec le logion 22 (les deux deviennent un) et avec le thème de la nudité paradisiaque (Gn 2,25 : « L'homme et sa femme étaient tous deux nus et n'en avaient point honte ») est évident.
Analyse et interprétation¶
Le vêtement, dans ce logion, représente la honte, c'est-à-dire la conscience de soi séparée, la culpabilité, le sentiment d'être exposé et vulnérable qui caractérise la condition post-lapsaire. Genèse 3,7 : « Les yeux de l'un et de l'autre s'ouvrirent, ils connurent qu'ils étaient nus, et ils cousirent des feuilles de figuier. » Le vêtement est le signe de la chute, et s'en dépouiller, c'est inverser la chute, revenir à l'état d'innocence originelle.
DeConick voit dans ce logion l'expression la plus claire de la sotériologie thomasienne comme retour au paradis. Le disciple doit retrouver l'état d'Adam et Ève avant le péché, nu, sans honte, sans peur, face à Dieu. La « manifestation » de Jésus n'est pas un événement futur (la Parousie) mais un état de conscience : quand le disciple a retrouvé l'innocence originelle, il voit le Fils du Vivant.
Pagels note que le geste de « piétiner les vêtements » est un rite de dépouillement radical, une destruction symbolique de l'ancien moi. L'image de l'enfant qui piétine ses vêtements est joyeuse, ludique, insouciante, l'exact opposé de la honte adamique.
Meyer insiste sur la formule finale : « vous n'aurez pas peur ». La peur est, avec l'ignorance et l'ivresse, l'un des obstacles fondamentaux dans Thomas. La vision de Jésus, la rencontre avec le divin, ne s'ouvre qu'à celui qui a vaincu la peur, c'est-à-dire qui a cessé de se protéger derrière les « vêtements » de l'ego.
Regard catholique¶
Le thème du retour à l'innocence paradisiaque est profondément catholique. Le baptême, dans la théologie patristique, est précisément un retour au paradis, une restauration de l'image divine ternie par le péché originel. Le CEC 1263 enseigne que « par le baptême, tous les péchés sont remis ». La liturgie baptismale inclut d'ailleurs un rite du vêtement blanc, symbole de la nouvelle innocence. Cyrille de Jérusalem, dans ses Catéchèses mystagogiques (II.2), décrit les néo-baptisés comme étant « nus devant Dieu sans en avoir honte, à l'image du premier Adam au paradis ».
Cependant, la condition posée par Thomas (se dépouiller de la honte) est présentée comme un effort humain, c'est le disciple qui se déshabille, tandis que la tradition catholique enseigne que la restauration de l'innocence est un don de la grâce baptismale. Le logion 37 met l'accent sur l'acte du disciple ; la théologie catholique met l'accent sur l'acte de Dieu.
Résonances¶
La nudité spirituelle, le dépouillement de tout ce qui fait écran entre l'homme et Dieu, est l'un des thèmes les plus constants de la mystique chrétienne. Jean de la Croix décrit la « nuit obscure » comme un dépouillement progressif de tout attachement, de toute image, de toute consolation. Maître Eckhart enseigne que l'âme doit être « nue de tout et de toutes choses » pour accueillir Dieu. Et François d'Assise, en se déshabillant publiquement sur la place d'Assise, a donné au logion 37 sa plus belle illustration historique, un homme qui dépose ses vêtements aux pieds de son père terrestre pour se tenir nu devant son Père céleste.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Ce logion est partiellement propre à Thomas, pas de parallèle canonique direct dans le Nouveau Testament.
Le parallèle le plus proche est Genèse 2,25 (« L'homme et la femme étaient tous deux nus et n'en avaient pas honte ») et Genèse 3,7 (la honte de la nudité après la chute). Thomas évoque un retour à l'innocence paradisiaque pré-lapsaire : se déshabiller sans honte, piétiner ses vêtements comme des enfants, et alors « voir le Fils de Celui qui est vivant ».
L'Évangile des Égyptiens (cité par Clément d'Alexandrie, Stromates III, 13, 92) contient un parallèle : Salomé demande quand le Royaume viendra, et Jésus répond : « Quand vous foulerez aux pieds le vêtement de la honte. » Thomas développe cette tradition en une scène plus élaborée. Pour DeConick, le thème de la nudité rituelle est lié aux pratiques baptismales primitives (le candidat se dévêtait entièrement avant le baptême). Pour Perrin, il reflète l'ascétisme radical de la Syrie orientale.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Ce logion n'a pas de parallèle canonique direct et entre en tension avec la théologie néotestamentaire sur plusieurs points. D'abord, les disciples posent une question eschatologique (« quel jour te manifesteras-tu ? ») que les canoniques traitent différemment : Mc 13,32 affirme que « nul ne connaît le jour ni l'heure », et Ac 1,7 interdit aux disciples de « connaître les temps fixés par le Père ». Thomas transforme la question temporelle en condition existentielle, le dépouillement de la honte, ce qui est étranger aux réponses canoniques. Ensuite, le retour à la nudité paradisiaque (inversion de Gn 3,7) comme condition de la vision du Christ n'a aucun fondement dans les canoniques, même si le baptême patristique impliquait un dévêtement rituel.
Interprétation directe¶
Le logion 37 est l'un des plus séduisants et des plus dangereux du recueil. L'intuition d'un retour à l'innocence adamique est profondément chrétienne, le baptême est précisément cela. Mais Thomas fait de ce retour un acte humain (le disciple se dévêt lui-même) plutôt qu'un don de la grâce divine. C'est du pélagianisme avant la lettre : l'homme se sauve par son propre dépouillement. De plus, la condition « piétiner les vêtements comme des enfants » flirte avec un mépris du corps qui contredit la dignité de la chair enseignée par le CEC 364. Le logion est beau ; il n'est pas sûr.
À retenir¶
- Inversion directe de la chute (Gn 3,7) : Adam et Ève ont honte de leur nudité, Thomas demande de retourner à l'innocence d'avant la honte
- « Vous n'aurez pas peur » : la peur est le signe de la chute, la vision du Fils du Vivant ne s'ouvre qu'à celui qui l'a vaincue
- Attesté en grec (P.Oxy 655), parmi les logia les mieux documentés textuellement
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.