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Logion 76

Lecture rapide : Le Royaume du Père ressemble à un marchand sage qui vend tout son ballot pour acheter la perle unique. Et vous : cherchez le trésor qui ne périt pas, là où la mite ne mange pas et où le ver ne détruit pas.


Le texte

Texte français

Jésus a dit : Le royaume du Père est comparable à un marchand qui avait un ballot au moment où il trouva une perle. Ce marchand-là, c'était un sage : il vendit le ballot, il s'acheta la perle unique. Vous aussi, cherchez-vous le trésor qui ne périt pas, qui demeure là où la mite ne s'approche pas pour manger et où le ver ne détruit pas.

Copte (translittéré)

peje IS je tmNtero Mpeiwt estNtwn aurwme Ne¥wwt euNtaf Mmau Nouvorti on eafxe aumargariths pe¥wt etMmau ousabe pe af+ pevortion ebol aftoou naf Mpimargariths ouwt NtwtN xwtthutN ¥ine N sa pefexo emafwjN efmhn ebol pma emare jooles txno exoun emau eouwm oude mare ffNt tako

English (Lambdin)

Jesus said, "The kingdom of the father is like a merchant who had a consignment of merchandise and who discovered a pearl. That merchant was shrewd. He sold the merchandise and bought the pearl alone for himself. You too, seek his unfailing and enduring treasure where no moth comes near to devour and no worm destroys."

Notes de traduction

  • Combine deux paroles synoptiques : la parabole de la perle (Mt 13, 45-46) et le trésor impérissable (Mt 6, 19-20 / Lc 12, 33).
  • Thomas qualifie le marchand de « sage » (sophos), absente de Matthieu. La sagesse consiste à reconnaître la valeur incomparable de la perle et à tout sacrifier pour elle.
  • « La perle unique » : le copte insiste sur l'unicité (ouôt). Il n'y a qu'une seule chose qui vaille, un seul trésor véritable.
  • La seconde partie (mite et ver) est presque identique à Mt 6, 19-20, mais Thomas l'intègre directement à la parabole, créant une unité narrative que Matthieu ne présente pas.
  • « Le royaume du Père » : formulation propre à Thomas (cf. logion 57). Le Royaume n'est pas un lieu futur mais une réalité à découvrir, comme un marchand découvre une perle cachée parmi ses marchandises.

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 76 combine deux paroles synoptiques : la parabole de la perle de grand prix (Mt 13,45-46) et le dit sur le trésor impérissable (Mt 6,20 ; Lc 12,33). La forme est celle de la parabole-exemple suivie d'une application morale. Thomas juxtapose les deux éléments là où les synoptiques les présentent séparément.

La version de Thomas est plus développée que Matthieu pour la parabole de la perle : le marchand est qualifié de « sage » (sophia), et son acte est présenté non comme un sacrifice mais comme un choix intelligent. Le marchand ne « renonce » pas à son ballot, il l'échange contre quelque chose de plus précieux.

Analyse et interprétation

Koester considère que la version de Thomas pourrait être indépendante de Matthieu, les deux puisant dans une tradition commune. DeConick note que l'ajout de « ce marchand-là, c'était un sage » est significatif : la sagesse consiste à reconnaître la valeur de la perle et à tout sacrifier pour l'obtenir. C'est le discernement qui est béatifié, pas le renoncement en soi.

Gathercole rapproche la « perle unique » (margaritēs ouōt) du Royaume, la réalité suprême pour laquelle tout le reste peut être abandonné. Le fait que Thomas qualifie explicitement la perle d'« unique » renforce l'idée que le Royaume est incomparable, il n'a pas de substitut, pas d'équivalent.

La seconde partie (le trésor impérissable) réoriente la parabole vers l'éternité : la perle n'est pas un bien temporel mais un « trésor qui ne périt pas ». Meyer note que cette combinaison crée un mouvement en deux temps : d'abord la découverte (la perle), puis la recherche (le trésor impérissable), comme si la découverte de la perle ouvrait un horizon plus large.

Patterson souligne que l'image du marchand est ambivalente dans Thomas : le logion 64 condamne les « acheteurs et marchands » qui n'entreront pas dans le Royaume, mais le logion 76 présente un marchand comme modèle de sagesse. La différence est dans l'objet de la transaction : le marchand du logion 64 est attaché à ses biens ; celui du logion 76 est prêt à tout lâcher pour la perle unique.

Regard catholique

La parabole de la perle de grand prix est un texte canonique fondamental. Le CEC 546 y voit une illustration de la valeur incommensurable du Royaume : « Pour le Royaume, il faut tout donner. » La tradition spirituelle catholique a fait de cette parabole un modèle de la vocation : celui qui découvre le Royaume est prêt à tout abandonner pour le suivre.

Le « trésor qui ne périt pas » est une expression directement compatible avec l'enseignement de Jésus dans le Sermon sur la Montagne (Mt 6,19-20). Le CEC 2549 rappelle que « le trésor véritable est le Christ » et que le détachement des biens matériels est la condition pour le recevoir.

Ce logion est parfaitement harmonieux avec la foi catholique. Il combine une parabole canonique et un enseignement canonique dans un tout cohérent.

Résonances

L'expérience de celui qui découvre la « perle », le moment où l'on comprend que tout le reste est secondaire, est l'expérience de chaque conversion authentique. Pascal, dans la nuit du 23 novembre 1654, a écrit son Mémorial sur un bout de papier : « Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix. » Et il a tout abandonné pour cette certitude. Ignace de Loyola, blessé à Pampelune et lisant la vie des saints, a découvert sa « perle » et a quitté la carrière militaire. Charles de Foucauld, en prière à Saint-Augustin, a trouvé la sienne. La parabole de la perle décrit un moment qui change tout, et celui qui l'a vécu sait que le « ballot » abandonné ne vaut rien en comparaison.


Concordance

Parallèles canoniques

Matthieu 13,45-46 :

« Le Royaume des cieux est encore comparable à un marchand qui cherche de belles perles. Ayant trouvé une perle de grand prix, il s'en est allé vendre tout ce qu'il possédait et il l'a achetée. »

Matthieu 6,20 :

« Amassez-vous des trésors dans le ciel, où ni les mites ni les vers ne font de ravages, où les voleurs ne percent ni ne dérobent. »

Luc 12,33 :

« Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône. Faites-vous des bourses qui ne s'usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux, où le voleur n'approche pas et où la mite ne détruit pas. »

Analyse comparative

Le logion est composite, combinant deux éléments synoptiques : la parabole de la perle de grand prix (Matthieu 13,45-46) et l'exhortation aux trésors célestes (Matthieu 6,20 / Luc 12,33). Cette combinaison est propre à Thomas, les synoptiques ne relient jamais ces deux traditions.

La parabole de Thomas présente quelques différences notables avec Matthieu. Le marchand de Thomas a un « ballot » (une cargaison de marchandises) qu'il vend pour acheter la perle, image plus concrète que le « tout ce qu'il possédait » de Matthieu. Thomas ajoute aussi que le marchand était « sage » (sophos), une caractérisation absente de Matthieu qui oriente la parabole vers le discernement sapientiel plutôt que vers le sacrifice radical.

La seconde partie du logion (le trésor impérissable) est très proche de Matthieu 6,20 et Luc 12,33. Thomas mentionne la mite et le ver, comme Matthieu et Luc. Pour Koester, la combinaison de deux traditions indépendantes suggère que Thomas avait accès à un répertoire de paroles qu'il organisait par associations thématiques, non par dépendance littéraire. Pour Goodacre, cette combinaison prouve au contraire que Thomas connaissait Matthieu et a fusionné deux passages du même évangile.


Tension avec les évangiles canoniques

La tension est faible. La parabole de la perle (Mt 13,45-46) et l'enseignement sur le trésor impérissable (Mt 6,19-20 ; Lc 12,33) sont canoniques et Thomas les reproduit fidèlement. Les différences sont mineures : Thomas qualifie le marchand de « sage » (absent de Matthieu), insiste sur l'unicité de la perle (ouōt), et combine les deux traditions en un seul logion, ce que les synoptiques ne font jamais. La seule tension notable est le paradoxe interne avec le logion 64, qui condamne « les acheteurs et les marchands » : ici un marchand est modèle de sagesse. Ce paradoxe révèle la complexité du recueil plus qu'une contradiction avec les canoniques.

Interprétation directe

Ce logion est l'un des plus beaux et des plus orthodoxes de Thomas. La parabole de la perle est un texte fondateur de la spiritualité du détachement (CEC 546 : « pour le Royaume, il faut tout donner »). Thomas y ajoute la note de sagesse, le marchand n'est pas un sacrificiel aveugle, c'est un sage qui reconnaît la valeur de ce qu'il trouve. Le trésor impérissable (mite, ver) est directement canonique. Aucun danger doctrinal, aucune déviation gnostique. Ce logion peut être lu, prêché et médité sans la moindre réserve. Il montre que Thomas, quand il transmet fidèlement la tradition, atteint une beauté sobre que les synoptiques eux-mêmes ne surpassent pas.

À retenir

  • Thomas qualifie le marchand de « sage » (sophos), absent de Matthieu : ce n'est pas le sacrifice qui est béatifié, mais le discernement, reconnaître la valeur de la perle est un acte de sagesse
  • Combinaison unique de deux traditions séparées (Mt 13,45-46 + Mt 6,20) : Thomas crée une unité narrative que les synoptiques ne présentent jamais ensemble
  • Paradoxe interne avec le logion 64 (les marchands exclus du Royaume) : ici le marchand est modèle, la différence est l'objet : lâcher ses marchandises pour la perle, c'est précisément cesser d'être un marchand

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

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