Logion 85¶
Lecture rapide : Adam, tiré d'une grande puissance, n'a pas été « digne de vous », dit Jésus. Thomas fait de la gnose du disciple une dignité supérieure à Adam, évacuant la grâce du Christ, seule vraie source de cette supériorité.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Adam est issu d'une grande puissance et d'une grande richesse, et il n'a pas été digne de vous ; car s'il avait été digne, il n'aurait pas goûté de la mort.
Copte (translittéré)
peje IS je Nta adam ¥wpe ebol xNnounoq Ndunamis mN ounoq MmNtrMma o auw Mpef¥wpe e[fM]p¥a Mmw tN neua3ios gar pe [nefnaji] +p[e] an Mpmou
English (Lambdin)
Jesus said, "Adam came into being from a great power and a great wealth, but he did not become worthy of you. For had he been worthy, he would not have experienced death."
Notes de traduction
- Ce logion offre une relecture de la Genèse qui inverse la hiérarchie habituelle : Adam, malgré son origine glorieuse (« grande puissance et grande richesse »), est inférieur aux disciples.
- Le copte ⲘⲚⲦⲢⲘⲘⲀⲞ (mntrmao) signifie « richesse » ; combiné à « puissance » (ⲇⲩⲛⲁⲙⲓⲥ, du grec dynamis), il évoque la plénitude divine originelle d'Adam.
- « Goûté de la mort » : le verbe copte reprend le vocabulaire de Genèse 2,17 (« tu mourras de mort »). L'indignité d'Adam se mesure à sa mortalité, signe de sa chute.
- Ce logion est sans parallèle canonique direct. Il développe un thème que l'on retrouve dans les littératures adamiques juives et gnostiques.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 85 est un dit sur Adam qui n'a aucun parallèle canonique direct. La forme est celle de la déclaration théologique à la troisième personne, avec une logique conditionnelle (« s'il avait été digne, il n'aurait pas goûté de la mort »). La formule « goûter de la mort » fait écho aux logia 1, 18, 19 et 111, formant un réseau thématique qui traverse tout le recueil.
L'affirmation qu'Adam est issu d'une « grande puissance et d'une grande richesse » est remarquable. Elle contredit la lecture gnostique classique (où Adam est créé par un Démiurge ignorant et déficient) et se rapproche plutôt de la tradition juive qui voit en Adam une créature glorieuse, investie d'une splendeur originelle.
Analyse et interprétation¶
Le paradoxe central du logion est que les disciples de Jésus sont déclarés supérieurs à Adam, et cette supériorité est définie par le critère de la mort. Adam, malgré sa puissance et sa richesse originelles, a « goûté de la mort », il a échoué. Les disciples, eux, sont appelés à ne pas goûter de la mort (logion 1), ils ont accès à une connaissance qui transcende la condition adamique.
DeConick interprète ce logion dans le cadre d'une anthropologie de la restauration dépassée. Il ne s'agit pas seulement de retrouver l'état d'Adam avant la chute, il s'agit de le dépasser. Adam avait la puissance mais pas la connaissance ; les disciples ont la connaissance et peuvent donc réussir là où Adam a échoué.
Gathercole note que la formulation (« une grande puissance et une grande richesse ») rappelle la description de la Sagesse dans Proverbes 8,18 (« Avec moi sont la richesse et la gloire ») et de l'homme primordial dans Ézéchiel 28,12-15 (« Tu étais un sceau de perfection, plein de sagesse et parfait en beauté »). Adam est présenté comme un être quasi-divin qui a néanmoins chuté.
Meyer souligne que la mort d'Adam est interprétée comme un signe d'indignité, non comme un destin inévitable. Dans la perspective de Thomas, la mort n'est pas la condition naturelle de l'homme, c'est la conséquence d'un échec. Et cet échec peut être surmonté.
Regard catholique¶
La supériorité des disciples sur Adam est une affirmation que la tradition catholique pourrait recevoir sous un certain angle. Le CEC 412 enseigne, citant la liturgie pascale, que « Dieu a permis le mal pour en tirer un plus grand bien », c'est la doctrine du felix culpa (« heureuse faute »). La rédemption opérée par le Christ est supérieure à l'innocence originelle d'Adam : « Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé » (Rm 5,20). En ce sens, les baptisés reçoivent une dignité que même Adam innocent ne possédait pas.
Cependant, pour la tradition catholique, cette supériorité vient de la grâce du Christ, non de la gnose individuelle. Le CEC 411 enseigne que la victoire sur le péché est « annoncée dès après la chute » et accomplie par le « nouvel Adam » (1 Co 15,45). Thomas attribue aux disciples eux-mêmes ce que la foi catholique attribue au Christ.
Résonances¶
Irénée de Lyon, dans l'Adversus Haereses (III.22.4), développe longuement le thème du « nouvel Adam » : le Christ récapitule en lui tout ce qu'Adam avait perdu, et le porte à une plénitude qu'Adam n'avait jamais atteinte. La liturgie pascale chante : O felix culpa, quae talem ac tantum meruit habere Redemptorem ! Le logion 85, à sa manière, touche la même intuition, quoique par un chemin différent.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Paul, Romains 5,12-14 :
« Voilà pourquoi, de même que par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et qu'ainsi la mort a passé en tous les hommes, du fait que tous ont péché... Pourtant la mort a régné d'Adam à Moïse, même sur ceux qui n'avaient pas péché par une transgression semblable à celle d'Adam. »
1 Corinthiens 15,22 :
« De même en effet que tous meurent en Adam, de même aussi tous revivront dans le Christ. »
Analyse comparative¶
Le parallèle avec Paul est thématique : les deux textes traitent d'Adam et de la mort. Mais les perspectives sont radicalement différentes. Chez Paul, Adam est le type de l'humanité pécheresse, sa désobéissance a introduit la mort pour tous. Le Christ est le « nouvel Adam » qui restaure la vie. Chez Thomas, Adam est décrit positivement, il vient d'une « grande puissance et d'une grande richesse », mais il a échoué. L'expression « il n'a pas été digne de vous » est remarquable : les disciples de Jésus sont présentés comme supérieurs à Adam.
Cette inversion est absente du Nouveau Testament canonique. Paul ne dit jamais que les croyants sont supérieurs à Adam ; il dit qu'ils sont restaurés par le Christ. Thomas supprime la médiation christique (la croix et la résurrection) et fait des disciples eux-mêmes le terme de la progression : ils ont ce qu'Adam n'avait pas, la connaissance. Pour DeConick, ce logion reflète des spéculations juives sur la gloire perdue d'Adam (kavod), attestées dans les textes de Qumrân (4Q504) et dans la Vie d'Adam et Eve. Adam possédait la lumière mais l'a perdue par sa chute ; les disciples de Thomas sont ceux qui l'ont retrouvée.
Tension avec les évangiles canoniques¶
La tension principale est christologique. Chez Paul (Rm 5,12-21 ; 1 Co 15,22.45), la supériorité sur Adam passe par le Christ, le « nouvel Adam » qui restaure ce que le premier a perdu. Thomas supprime cette médiation : les disciples sont supérieurs à Adam par leur propre connaissance, sans référence à la croix ni à la résurrection. L'affirmation qu'Adam « n'a pas été digne de vous » n'a aucun équivalent canonique, Paul ne dit jamais que les croyants sont supérieurs à Adam ; il dit qu'ils sont restaurés en Christ. De plus, l'idée qu'Adam est issu d'une « grande puissance et grande richesse » s'éloigne de la Genèse canonique pour rejoindre les spéculations juives sur la gloire adamique (kavod), attestées à Qumrân mais absentes du Nouveau Testament.
Interprétation directe¶
Ce logion touche une intuition théologiquement juste, le felix culpa (CEC 412), l'idée que la rédemption dépasse l'innocence originelle, mais il la formule de manière dangereuse. En attribuant aux disciples eux-mêmes une dignité supérieure à celle d'Adam, Thomas évacue la grâce christique et fait de la gnose individuelle le principe du salut. C'est précisément le reproche que les Pères de l'Église adresseront aux gnostiques : substituer la connaissance à la grâce, l'effort personnel à la croix. Un catholique reconnaîtra la vérité partielle (nous recevons plus qu'Adam) tout en insistant sur la source : cette supériorité vient du Christ, non de nous.
À retenir¶
- Intuition juste en germe : le felix culpa (CEC 412), la rédemption qui dépasse l'innocence originelle.
- Erreur : attribuer aux disciples, par eux-mêmes et sans le Christ, une dignité supérieure à celle d'Adam.
- Reproche classique des Pères aux gnostiques : substituer la connaissance à la grâce, l'effort personnel à la croix.
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.