Logion 11¶
Lecture rapide : Ce ciel passera. Les morts ne vivent pas, les vivants ne mourront pas. Au temps où vous étiez Un, vous avez fait le deux, et maintenant que vous êtes deux, que ferez-vous ?
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Ce ciel passera, et celui qui est au-dessus de lui passera, et ceux qui sont morts ne vivent pas, et les vivants ne mourront pas. Les jours où vous mangiez ce qui est mort, vous en faisiez du vivant. Quand vous serez dans la lumière, que ferez-vous ! Au temps où vous étiez Un, vous avez fait le deux ; mais alors étant deux, que ferez-vous ?
Copte (translittéré)
peje IS je teeipe naRpa rage auw tetNtpe Mmos naRparage auw netmoout seonx an auw netonx senamou an Nxoou netetNouwm Mpetmoout netetNeire Mmof Mpe tonx xotan etetN¥an¥wpe xM pou oein ou petetnaaf xM voou etetN o Noua atetNeire Mpsnau xotan de etetN¥a¥wpe Nsnau ou pe ete tNnaaf
English (Lambdin)
(11) Jesus said, "This heaven will pass away, and the one above it will pass away. The dead are not alive, and the living will not die. In the days when you consumed what is dead, you made it what is alive. When you come to dwell in the light, what will you do? On the day when you were one you became two. But when you become two, what will you do?"
Notes de traduction
- « Ce ciel passera, et celui qui est au-dessus de lui passera » : présuppose une cosmologie à plusieurs cieux, courante dans le judaïsme du Second Temple et les textes gnostiques. Le pluriel des cieux (cf. 2 Co 12, 2 : « troisième ciel ») est ici explicite.
- « Les jours où vous mangiez ce qui est mort, vous en faisiez du vivant » : allusion probable à la nourriture matérielle, qui transforme le mort (l'aliment) en vivant (le corps). La question qui suit (« quand vous serez dans la lumière ») implique un dépassement de cette condition.
- « Au temps où vous étiez Un, vous avez fait le deux » : thème de la chute originelle comme division, passage de l'unité primordiale à la dualité. Ce motif traverse tout l'Évangile de Thomas (cf. logia 4, 22, 23, 106).
- Les deux questions rhétoriques (« que ferez-vous ? ») restent sans réponse, conformément à la pédagogie de Thomas qui invite le lecteur à trouver lui-même « l'interprétation ».
- Mots clés coptes : pe (ciel), mou (mort), ōnḥ (vivant), ouoein (lumière), oua (un), snau (deux)
- Variantes textuelles : aucun fragment grec ne couvre ce logion.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 11 est l'un des plus denses et des plus complexes du recueil. Il enchaîne quatre propositions apparemment indépendantes : une annonce cosmique (les cieux passeront), une sentence sur la mort et la vie, une question rhétorique sur la lumière, et une réflexion sur le passage de l'unité à la dualité. La forme littéraire est celle de l'oracle prophétique mêlé d'interrogation socratique, un genre hybride propre à Thomas.
La première proposition (« ce ciel passera ») a un écho synoptique en Marc 13,31 et Matthieu 24,35 : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. » Mais Thomas va plus loin en mentionnant « celui qui est au-dessus de lui », une allusion à une cosmologie à plusieurs niveaux de cieux, familière du judaïsme apocalyptique (2 Co 12,2 : Paul « ravi au troisième ciel ») et des textes gnostiques.
La dernière section (« au temps où vous étiez Un, vous avez fait le deux ») introduit le thème de la chute dans la dualité, central dans Thomas (logia 4, 22, 106). Ce thème n'a pas de parallèle synoptique direct mais résonne avec Genèse 1-3 et avec certaines spéculations juives sur l'androgyne primordial.
Analyse et interprétation¶
DeConick voit dans ce logion une superposition de deux couches rédactionnelles : un noyau apocalyptique (les cieux passeront, les morts ne vivent pas) et un développement mystique ultérieur (l'unité originelle, la lumière). Le noyau reflèterait l'eschatologie imminente du christianisme primitif ; le développement, la réorientation de la communauté thomasienne vers une eschatologie réalisée après le retard de la Parousie.
La phrase « les vivants ne mourront pas » fait écho au logion 1 (« ne goûtera pas de la mort ») et constitue l'un des piliers de l'anthropologie de Thomas : il existe une catégorie d'êtres, les « vivants », qui ont transcendé la condition mortelle par la connaissance. Les « morts », inversement, sont ceux qui vivent dans l'ignorance de leur nature véritable. La mort, dans Thomas, est moins un événement biologique qu'un état spirituel.
Gathercole note que la question « quand vous serez dans la lumière, que ferez-vous ? » est sans réponse explicite dans le texte, ce qui est délibéré. Thomas utilise la question rhétorique comme un outil pédagogique : le lecteur doit lui-même trouver la réponse, conformément au programme herméneutique du logion 1.
Meyer interprète le passage de l'Un au deux comme une relecture du récit de la Genèse : Adam, créé un, est « divisé » par la création d'Ève à partir de sa côte (Gn 2,21-22). La chute n'est pas la désobéissance mais la séparation, et le salut consiste à retrouver l'unité perdue. Cette lecture, fréquente dans les textes gnostiques, est aussi attestée chez Philon d'Alexandrie (De opificio mundi 134-135).
La sentence « vous mangiez ce qui est mort et vous en faisiez du vivant » est probablement une allusion à l'alimentation ordinaire : manger de la nourriture (matière morte) et la transformer en vie. Mais dans l'état transformé (« dans la lumière »), cette alchimie ne sera plus nécessaire, d'où la question : que ferez-vous alors ? Le logion suggère un état d'être au-delà des nécessités corporelles.
Regard catholique¶
La première proposition (les cieux passeront) est parfaitement compatible avec la foi catholique. Le CEC 1042-1043 enseigne que « le monde visible est lui aussi destiné à être transformé » et cite Apocalypse 21,1 : « Je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle. » La cosmologie à plusieurs cieux n'est pas non plus étrangère à la tradition chrétienne, Paul parle du « troisième ciel » en 2 Corinthiens 12,2.
Le thème de la dualité comme chute est plus problématique. La théologie catholique enseigne que la différenciation, y compris la différence sexuelle, est voulue par Dieu et constitue un bien (CEC 369 : « L'homme et la femme sont créés, c'est-à-dire voulus par Dieu »). Faire de la dualité un mal et de l'unité indifférenciée un idéal contredit la bonté de la création affirmée par Genèse 1,31 (« Dieu vit que tout cela était très bon »). La vision thomasienne de la chute comme passage de l'Un au deux relève d'une ontologie que la doctrine catholique ne partage pas.
Or ce monisme pré-cosmique ne pose pas seulement un problème abstrait ; il rend l'Incarnation inutile. Si le monde est une chute et le corps une division, pourquoi Dieu se ferait-il chair ? L'Incarnation, « le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous » (Jn 1,14), n'a de sens que si la chair est bonne, si la création est voulue par Dieu. Thomas, en faisant de la dualité un mal à abolir, supprime la raison d'être de Noël. Un Dieu qui s'incarne dans un monde-erreur ne sauve personne, il répète l'erreur.
Résonances¶
La nostalgie de l'unité perdue traverse pourtant toute la tradition mystique chrétienne. Maître Eckhart, dans le sermon In diebus suis, enseigne que l'âme doit retourner au « fond » (Grund) où elle est indistincte de Dieu, non pas identique à Dieu, mais antérieure à toute distinction. Grégoire de Nysse, dans le De hominis opificio, décrit la résurrection comme la restauration de l'image divine dans sa plénitude, une unité retrouvée au-delà des fragmentations de l'existence mortelle. Et Plotin, le grand philosophe néo-platonicien qui a tant influencé la théologie chrétienne, décrit l'expérience mystique suprême comme « le vol du seul vers le Seul » (Ennéades VI.9.11). Le logion 11, dans son obscurité, touche à quelque chose que les mystiques de toutes traditions reconnaissent : l'intuition d'une unité plus fondamentale que toutes les divisions.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Marc 13,31 :
« Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. »
Matthieu 24,35 :
« Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. »
Paul, 1 Corinthiens 7,31 :
« Car la figure de ce monde passe. »
Analyse comparative¶
La première ligne du logion (« ce ciel passera ») fait écho à Marc 13,31 et parallèles. Mais Thomas développe dans une direction radicalement différente : il mentionne un deuxième ciel « au-dessus » (cosmologie à étages, typique des textes apocalyptiques et gnostiques), puis enchaîne sur une série de paradoxes (les morts ne vivent pas, les vivants ne mourront pas, quand vous étiez Un vous avez fait le deux) qui n'ont aucun parallèle canonique.
Ce logion est largement unique dans le Nouveau Testament. La thématique de l'unité originelle brisée en dualité est caractéristique de Thomas (cf. logia 4, 22, 23, 106) et absente des synoptiques. Paul en 1 Corinthiens 7,31 partage le constat que « la figure de ce monde passe », mais sans les implications cosmologiques ni le thème de l'unité. Pour DeConick, ce logion appartient au noyau primitif de Thomas ; pour Gathercole, la cosmologie à étages trahit une rédaction tardive.
Tension avec les évangiles canoniques¶
La première proposition (« ce ciel passera ») fait écho à Marc 13,31 et Matthieu 24,35, mais Thomas y ajoute une cosmologie à étages (« celui qui est au-dessus de lui ») issue du judaïsme apocalyptique et des textes gnostiques. La divergence fondamentale porte sur la dualité comme chute. Les canoniques ne présentent jamais la différenciation (mâle/femelle, intérieur/extérieur) comme une déchéance ; au contraire, la distinction sexuelle est « très bonne » (Gn 1,27.31) et voulue par Dieu (CEC 369). Thomas fait du passage de l'Un au deux la chute originelle, une métaphysique radicalement incompatible avec le récit canonique de la création. La promesse « les vivants ne mourront pas » contredit l'eschatologie paulinienne qui affirme la résurrection des morts (1 Co 15,22), non une immortalité déjà acquise par la gnose.
Interprétation directe¶
Ce logion est l'un des plus dangereux du recueil pour la foi catholique. Il installe trois thèses incompatibles avec la doctrine : la dualité comme mal, la diversité comme chute, et l'immortalité par la connaissance seule. La théologie catholique enseigne que la création dans sa diversité est bonne (CEC 299), que la mort est entrée par le péché et non par la différenciation (Rm 5,12), et que la vie éternelle est un don de la grâce, non un état que l'on atteint par la gnose. Les questions rhétoriques sans réponse (« que ferez-vous ? ») sont pédagogiquement habiles mais théologiquement piégées : elles orientent le lecteur vers la fusion ontologique comme seule réponse possible. C'est une anthropologie séduisante et erronée.
À retenir¶
- La chute, chez Thomas, n'est pas la désobéissance d'Adam mais le passage de l'unité à la dualité, une métaphysique, non une morale
- « Les vivants ne mourront pas » : la mort est un état spirituel, non biologique, on peut être vivant ou mort maintenant
- Ce logion est l'un des sommets de l'anthropologie thomasienne : deux questions sans réponse, que le lecteur doit résoudre lui-même
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.