Logion 70¶
Lecture rapide : Si vous extériorisez ce qui est en vous, cela vous sauvera. Si vous ne le faites pas, ce que vous gardez enfoui vous tuera. Le potentiel divin non actualisé est destructeur.
Pourquoi ce logion est important - C'est le résumé de l'anthropologie sotériologique de Thomas : le salut vient du dedans, par l'actualisation de ce qui y est déjà - La symétrie avertissement/promesse est radicale, pas de neutralité possible - Jung l'a cité, les psychothérapeutes l'utilisent : ce logion parle aussi à un langage psychologique moderne
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Quand vous engendrerez cela en vous, ceci qui est vôtre vous sauvera ; si vous n'avez pas cela en vous, ceci qui n'est pas vôtre en vous vous tuera.
Copte (translittéré)
peje IS xo tan etetN¥ajpe ph xN thutN pai eteuNthtNF fnatouje thutN e¥w pe mNthtN ph xN t[h]utN paei ete mNthtNF xN thne f[na]mout thne
English (Lambdin)
Jesus said, "That which you have will save you if you bring it forth from yourselves. That which you do not have within you will kill you if you do not have it within you."
Notes de traduction
- Logion sans parallèle synoptique, l'un des plus profonds et des plus énigmatiques de Thomas.
- La structure est chiasmatique : avoir/engendrer/sauver vs ne pas avoir/ne pas engendrer/mourir. Le salut dépend de l'actualisation de ce qui est en germe dans l'être humain.
- « Engendrer » (miso) : le verbe copte implique un acte de mise au monde, de manifestation. Il ne suffit pas de posséder la semence divine ; il faut la faire naître, l'exprimer.
- Certains commentateurs (DeConick, Pagels) rapprochent ce logion de la notion paulinienne du « Christ en vous » (Ga 2, 20 ; Col 1, 27) : ce qui sauve est la présence divine intérieure, à condition qu'elle soit reconnue et manifestée.
- L'avertissement est symétrique : l'absence de cette naissance intérieure est mortelle. L'ignorance de soi-même est autodestructrice.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 70 est l'un des logia les plus denses et les plus cités de tout le recueil. La forme est celle de l'antithèse, deux propositions symétriques et opposées : ce que vous avez vous sauvera / ce que vous n'avez pas vous tuera. Le logion est unique, sans parallèle canonique direct, bien que la structure antithétique rappelle de nombreuses sentences de Jésus (Mt 10,39 : « Celui qui trouvera sa vie la perdra ; celui qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera »).
Le texte copte est syntaxiquement ambigu, ce qui a donné lieu à de nombreuses traductions différentes. La traduction de Lambdin, « That which you have will save you if you bring it forth from yourselves. That which you do not have within you will kill you if you do not have it within you », est la plus répandue, mais d'autres sont possibles.
Analyse et interprétation¶
DeConick voit dans ce logion le résumé du programme sotériologique de Thomas : chaque être humain porte en lui une réalité divine qui peut être soit engendrée (amenée à la conscience) soit refoulée (ignorée). Si elle est engendrée, elle sauve ; si elle est refoulée, elle tue.
Pagels l'articule plus nettement : le salut ne vient pas de l'extérieur (pas de sauveur, pas de sacrement, pas d'institution) mais de l'intérieur. Ce qui sauve, c'est ce que le disciple porte déjà en lui et qu'il doit mettre au jour. L'image de l'engendrement (jpo) désigne un acte créateur, une naissance intérieure.
Point clé : La symétrie du logion est implacable : avoir et ne pas engendrer = tué. Ne pas avoir = tué. Il n'y a pas de neutralité. Thomas décrit ici une urgence absolue : le potentiel intérieur est soit actualisé, soit mortellement destructeur. Cette vision dramatique de la condition humaine est au cœur de toute l'anthropologie du recueil.
Meyer note l'alternative de la seconde proposition : ce que vous n'avez pas en vous « vous tuera ». L'ignorance n'est pas une privation, c'est une force destructrice. Le potentiel divin non actualisé se retourne contre l'être humain.
Gathercole rapproche ce logion de Luc 8,18 mais note que Thomas radicalise : il ne s'agit plus de perdre ce qu'on a, mais d'être tué par ce qu'on n'a pas.
Patterson souligne la dimension psychologique : ce qui est refoulé finit par détruire de l'intérieur. La lucidité, « engendrer ce qui est en soi », est la seule voie de survie.
Regard catholique¶
La tradition catholique reconnaît que chaque être humain porte en lui une vocation divine : le CEC 1700 enseigne que « l'homme est créé à l'image de Dieu ». Cette image peut être développée ou obscurcie, mais elle ne peut jamais être entièrement détruite. Le CEC 1704 affirme que « la personne humaine participe à la lumière et à la force de l'Esprit divin ».
Cependant, la tradition catholique ne fait pas de cette réalité intérieure une source autonome de salut. Le CEC 1996 enseigne que « la justification nous est accordée par la grâce de Dieu », le salut vient de Dieu, pas seulement de l'homme. Le logion 70 semble enseigner un auto-salut par la connaissance de soi, ce qui est en tension avec la doctrine de la grâce.
La nuance est cependant plus subtile qu'il n'y paraît. La tradition mystique catholique enseigne que la grâce agit dans l'intériorité humaine : Maître Eckhart parle de la « naissance de Dieu dans l'âme », une image d'engendrement intérieur qui n'est pas loin du logion 70. La différence est que, pour Eckhart, c'est Dieu qui naît dans l'âme, tandis que pour Thomas, c'est le soi qui naît en lui-même. Mais dans l'expérience mystique, ces deux naissances n'en font peut-être qu'une.
Résonances¶
Le logion 70 a connu une fortune remarquable dans la culture contemporaine, il est l'un des logia les plus cités hors du cercle académique. Carl Jung, qui connaissait les textes de Nag Hammadi, a formulé un principe similaire : « Ce qui ne remonte pas à la conscience revient sous forme de destin. » La psychothérapie moderne confirme que les contenus psychiques refoulés ne disparaissent pas, ils agissent souterrainement et peuvent détruire. Et Rilke, dans les Lettres à un jeune poète, écrivait : « Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l'accusez pas ; accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour en appeler les richesses. » Le logion 70, qu'on le lise comme une sentence gnostique, une intuition psychologique ou une vérité spirituelle, dit quelque chose d'essentiel : nous portons en nous ce qui peut nous sauver ou nous détruire, et le choix nous appartient.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Ce logion est propre à Thomas, aucun parallèle canonique direct.
C'est l'un des logia les plus profonds et les plus commentés de tout le recueil. La structure est un parallélisme antithétique parfait : engendrer en soi mène au salut ; ne pas avoir en soi mène à la mort. Le « cela » n'est jamais nommé, c'est un pronom sans antécédent, une béance volontaire qui a suscité d'innombrables interprétations.
Pour DeConick, le « cela » désigne la lumière intérieure, l'étincelle divine enfouie dans l'être humain (cf. logion 24 : « il y a de la lumière au dedans d'un être lumineux »). Pour Leloup, c'est le pneuma, le souffle créateur qui doit être actualisé. L'idée que ce qui est intérieur doit être « engendré », c'est-à-dire mis au monde, rendu effectif, est absente du Nouveau Testament canonique. Paul parle de l'Esprit qui « habite en vous » (Romains 8,9), mais comme un don reçu, non comme quelque chose à engendrer.
Le parallèle le plus proche dans la tradition chrétienne serait peut-être Origène (De Principiis III, 1) : l'image de Dieu dans l'homme doit être développée par l'effort spirituel, sinon elle s'atrophie. Mais cette formulation est postérieure et pourrait refléter l'influence de traditions comme celle de Thomas. Le logion exprime en deux lignes une anthropologie complète : l'être humain porte en lui la possibilité du salut et de la destruction, et c'est son engagement actif qui décide.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Ce logion n'a pas de parallèle synoptique direct. Le plus proche est Luc 8,18 (« Prenez garde à la manière dont vous écoutez : car à celui qui a, il sera donné ; et à celui qui n'a pas, même ce qu'il croit avoir lui sera enlevé »). Mais Thomas va plus loin : ce n'est pas une privation qui menace, c'est une destruction. Et surtout, le salut ne vient d'aucun secours extérieur, ni grâce, ni sacrement, ni Christ sauveur. Il vient de ce que l'être humain porte déjà en lui et doit mettre au monde.
Interprétation directe¶
Le logion 70 est à la fois juste et incomplet depuis un regard catholique. Juste, parce que la tradition reconnaît que l'image de Dieu en l'homme (CEC 1700) est une réalité qui doit être développée, non enfouie, la parabole des talents dit exactement cela. Incomplet, parce que Thomas ne précise pas ce qu'est ce « cela » qui sauve. La réponse catholique : c'est la présence du Christ, reçue dans la foi et les sacrements, qui doit être actualisée dans la vie. La logique est similaire, mais la source est différente : chez Thomas, on s'auto-sauve ; dans la foi catholique, on reçoit un salut et on coopère à lui.
À retenir¶
- Le salut thomasien est un acte d'extériorisation : amener à la lumière ce qui est enfoui dans l'intériorité
- L'absence de cette naissance intérieure n'est pas neutre, elle est mortelle
- Ce logion est l'un des plus proches d'une psychologie de l'intériorité : il s'applique aussi bien au plan spirituel qu'au plan psychologique
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.