Logion 28¶
Lecture rapide : Jésus s'est manifesté dans la chair, mais il a trouvé tous les hommes ivres, sans soif de vérité. Son âme a souffert de cela. Quand ils auront dessoûlé, ils se repentiront.
Pourquoi ce logion est important - C'est l'un des rares logia christologiques de Thomas : Jésus affirme son incarnation - L'ivresse comme métaphore de l'ignorance spirituelle est l'un des motifs centraux du recueil - Il contient un appel explicite à la metanoia (repentir/changement d'esprit), terrain commun avec les synoptiques
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Je me suis tenu au milieu du monde et je me suis manifesté à eux dans la chair. Je les ai trouvés tous ivres ; je n'ai trouvé parmi eux personne qui eût soif, et mon âme a souffert pour les fils des hommes parce qu'ils sont aveugles dans leur cœur et ne voient pas qu'ils sont venus au monde vides et en sont même à tenter de repartir vides. Mais voilà, maintenant ils sont ivres. Quand ils auront rejeté leur vin, alors ils changeront de mentalité.
Copte (translittéré)
peje IS je aeiwxe erat xN tmhte Mpkos mos auw aeiouwnx ebol nau xN sar3 aeixe eroou throu eutaxe Mpixe ela au Nxhtou efobe auw ata2uyh + tkas ejN N¥hre NRrwme je xNbLleeu e ne xM pouxht auw senau ebol an je Ntauei epkosmos eu¥oueit eu ¥ine on etrouei ebol xM pkosmos eu¥oueit plhn tenou setoxe xo tan eu¥annex pouhrp tote senaR metanoei
English (Lambdin)
(28) Jesus said, "I took my place in the midst of the world, and I appeared to them in flesh. I found all of them intoxicated; I found none of them thirsty. And my soul became afflicted for the sons of men, because they are blind in their hearts and do not have sight; for empty they came into the world, and empty too they seek to leave the world. But for the moment they are intoxicated. When they shake off their wine, then they will repent."
Notes de traduction
- « Je me suis manifesté à eux dans la chair » (aiouōnḥ ebol nau hn̄ tsarks) : l'une des rares affirmations christologiques de Thomas. Le verbe ouōnḥ ebol (se manifester) et le terme sarks (chair) évoquent une christologie de l'incarnation, compatible avec Jn 1, 14.
- « Tous ivres... personne qui eût soif » : l'ivresse symbolise l'inconscience spirituelle (cf. logion 34 de l'Évangile de Vérité). La soif, au contraire, est l'état de celui qui cherche (cf. Jn 4, 13-14 ; 7, 37).
- « Ils sont venus au monde vides et en sont même à tenter de repartir vides » : vision pessimiste de la condition humaine non éveillée. L'homme naît dans l'ignorance et risque de mourir dans l'ignorance.
- « Ils changeront de mentalité » : le copte utilise metanoei (emprunt au grec metanoia), qui signifie littéralement « changer d'esprit », la repentance comme transformation cognitive, non comme remords.
- Mots clés coptes : sarks (chair, emprunt au grec), ṯaḥe (ivre), ibe (avoir soif), šoueit (vide), metanoei (se repentir/changer d'esprit)
- Variantes textuelles : aucun fragment grec ne couvre ce logion.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 28 est un dit autobiographique à la première personne, où Jésus décrit son expérience de l'Incarnation et sa déception face à l'humanité. La forme est celle de la lamentation prophétique, un genre attesté chez les prophètes d'Israël (Jérémie, Isaïe) et dans les textes de sagesse. C'est l'un des logia les plus émouvants du recueil.
Le début (« je me suis manifesté à eux dans la chair ») a un parallèle johannique en Jean 1,14 (« le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous ») et paulinien en 1 Timothée 3,16 (« il a été manifesté dans la chair »). Mais la suite, la découverte d'une humanité ivre, est propre à Thomas. La métaphore de l'ivresse comme ignorance spirituelle est fréquente dans les textes gnostiques et dans Thomas lui-même (cf. logion 13 : Thomas a « bu » à la source ; ici, l'humanité ordinaire est « ivre » du monde).
Analyse et interprétation¶
Ce logion est l'un des rares où Thomas exprime une christologie de l'Incarnation. DeConick y voit un vestige du noyau primitif, antérieur aux tendances docètes des couches plus tardives.
Pagels note que l'ivresse est le contraire de la gnose : les ivres sont ceux qui ne se connaissent pas, qui prennent le monde pour la réalité ultime. L'ivresse est un oubli de l'origine divine.
Meyer souligne la note de souffrance : « mon âme a souffert pour les fils des hommes ». Ce Jésus n'est pas un maître détaché, il souffre de l'aveuglement humain. Cette compassion rapproche le logion 28 du Christ des canoniques (Lc 19,41 ; Mt 17,17).
Ce logion est l'un des plus proches des évangiles canoniques dans tout Thomas : Incarnation dans la chair, souffrance compatissante du Christ, appel à la conversion (metanoia). La métaphore de l'ivresse est plus forte que ce qu'on trouve dans les synoptiques, mais ce qu'elle décrit (l'indifférence spirituelle comme anesthésie) est la même réalité que ce que les canoniques appellent l'incrédulité.
Regard catholique¶
L'Incarnation, le fait que Jésus se soit « manifesté dans la chair », est le cœur de la foi catholique. Le CEC 461 enseigne que « le Verbe s'est fait chair pour nous sauver en nous réconciliant avec Dieu ». La souffrance de Jésus face à l'aveuglement humain est attestée dans les Évangiles canoniques et forme le prélude de la Passion.
La métaphore de l'ivresse comme ignorance trouve un écho dans la tradition paulinienne : « Ne vous enivrez pas de vin, c'est de la débauche, mais soyez remplis de l'Esprit » (Ep 5,18). Et l'appel final au changement de mentalité (metanoia) est l'un des thèmes les plus constants de la prédication catholique.
Ce logion est l'un des plus proches de la théologie canonique dans tout le recueil. La seule nuance est que Thomas comprend le « repentir » non comme un retour à l'obéissance (sens synoptique), mais comme un éveil, un passage de l'ivresse à la lucidité, de l'oubli à la mémoire de soi.
Résonances¶
L'image d'un Dieu qui descend dans le monde et le trouve endormi, aveugle, ivre, est l'une des plus poignantes de la littérature religieuse. L'Hymne de la Perle (dans les Actes de Thomas) raconte l'histoire d'un prince envoyé en Égypte pour récupérer une perle, et qui, en arrivant, oublie sa mission et s'endort. Pascal, dans les Pensées, décrit l'humanité comme un groupe de condamnés à mort qui jouent aux cartes dans leur cellule. Et Heidegger, dans Être et Temps, parle du Verfallenheit, la « déchéance » dans la quotidienneté qui empêche l'être humain d'affronter sa condition véritable. Le logion 28, vieux de près de deux millénaires, dit exactement la même chose, avec une tendresse que ni Pascal ni Heidegger ne possèdent.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Jean 1,14 :
« Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, gloire qu'il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité. »
Paul, 1 Timothée 3,16 :
« Il a été manifesté dans la chair, justifié par l'Esprit, vu des anges, proclamé chez les nations, cru dans le monde, enlevé dans la gloire. »
Analyse comparative¶
Le début du logion (« je me suis manifesté à eux dans la chair ») fait écho à Jean 1,14 et 1 Timothée 3,16, partageant la thématique de l'incarnation. Mais Thomas développe ensuite dans une direction originale : Jésus trouve tous les hommes « ivres », personne n'a « soif », et son âme « souffre pour les fils des hommes ».
Le motif de l'ivresse du monde (les hommes sont endormis, inconscients de leur condition) est absent des canoniques mais central dans la littérature gnostique (cf. l'Hymne de la Perle dans les Actes de Thomas, où l'âme s'endort et oublie sa mission). Cependant, le motif de l'ivresse spirituelle existe aussi dans les prophètes (Isaïe 29,9-10 ; Jérémie 51,39).
Ce logion est remarquable par sa tonalité plaintive, presque élégiaque : Jésus souffre de la cécité des hommes. Pour Gathercole, la mention de l'incarnation (« dans la chair ») et la perspective de repentance finale (« quand ils auront rejeté leur vin, ils changeront de mentalité ») rattachent ce logion à une christologie plus orthodoxe que gnostique.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Ce logion est parmi les plus proches des canoniques dans tout Thomas. La lamentation de Jésus sur Jérusalem (Lc 19,41), son affliction devant l'incrédulité (Mt 17,17), son appel à la conversion (Mc 1,15), tout cela résonne ici. La principale différence est dans le vocabulaire : les canoniques parlent d'incrédulité (apistia), Thomas parle d'ivresse (taxe). Le diagnostic est exprimé différemment, mais la situation humaine décrite est la même.
Interprétation directe¶
Ce logion est l'un des plus accessibles depuis un regard catholique. L'Incarnation, la compassion de Jésus pour l'aveuglement humain, l'appel à se convertir, ce sont des thèmes canoniques. La métaphore de l'ivresse est plus forte que ce qu'on trouve dans les synoptiques, mais elle dit quelque chose de juste : l'indifférence spirituelle est une forme d'anesthésie. Le logion 28 est une invitation à se demander si l'on fait partie des assoiffés ou des ivres, et à quel point la frontière entre les deux est floue.
Implication : Ce logion est l'un des meilleurs points d'entrée dans Thomas pour un lecteur catholique : il affirme l'Incarnation, exprime la compassion du Christ et appelle à la conversion. Ici, Thomas et les canoniques parlent d'une seule voix.
À retenir¶
- L'affirmation « je me suis manifesté dans la chair » est une des rares christologies d'Incarnation dans Thomas
- L'ivresse = l'inconscience spirituelle ; la soif = la disposition à chercher la vérité
- La metanoia (repentir) est attendue, Thomas n'est pas résigné à l'aveuglement humain
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.