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Logion 96

Lecture rapide : Le Royaume est comme un peu de levain caché dans la pâte qui lève en grands pains. Parabole pleinement canonique, transmise avec fidélité : l'action invisible de la grâce, reçue sans réserve.


Le texte

Texte français

Jésus a dit : Le royaume du Père est comparable à une femme : elle prit un peu de ferment, le cacha dans de la pâte et en fit de gros pains. Que celui qui a des oreilles entende !

Copte (translittéré)

p[ej]e IS je TMN tero Mpeiwt estNtw[n au]sxime asji Noukouei Nsaeir a[sx]opf xN ou¥wte asaaf NxNno[q N]noeik peteuM maaje Mmof ma[re]fswtM

English (Lambdin)

Jesus said, "The kingdom of the father is like a certain woman. She took a little leaven, concealed it in some dough, and made it into large loaves. Let him who has ears hear."

Notes de traduction

  • Parallèle avec Matthieu 13,33 et Luc 13,20-21 (parabole du levain). Thomas est très proche de la version synoptique.
  • Le verbe « cacha » (copte ϨⲞⲠϤ, hopf) est significatif : le levain est dissimulé dans la pâte, comme le Royaume est caché dans le monde. Le thème du caché/révélé est omniprésent dans Thomas.
  • La formule conclusive « que celui qui a des oreilles entende ! » (copte ⲠⲈⲦⲈⲞⲨⲚ̄ⲘⲀⲀϪⲈ ⲘⲘⲞϤ ⲘⲀⲢⲈϤⲤⲰⲦⲘ̄) est une formule d'appel à l'attention que l'on retrouve dans les synoptiques (Marc 4,9.23 ; Matthieu 11,15 ; 13,9.43) et dans l'Apocalypse.
  • Le « royaume du Père » (au lieu de « royaume des cieux » ou « royaume de Dieu ») est la formulation caractéristique de Thomas.

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 96 est la parabole du levain, directement parallèle à Matthieu 13,33 et Luc 13,20-21 (source Q 13,20-21). C'est l'une des rares paraboles où le Royaume est comparé à une action de femme, un détail significatif dans une culture patriarcale. La forme est celle de la parabole agricole/domestique, avec la formule conclusive « Que celui qui a des oreilles entende ! » (cf. logia 8, 21, 63, 65).

La version de Thomas est brève et proche de la version Q. Le terme « cacha » (hōps) est significatif : le levain est dissimulé dans la pâte, comme le Royaume est caché dans le monde (logion 113). La transformation est invisible mais irrésistible.

Analyse et interprétation

Koester note que le levain, dans la tradition biblique, a habituellement une connotation négative, il symbolise la corruption, l'impureté (Ex 12,15 ; Mt 16,6 : « le levain des pharisiens »). L'utilisation du levain comme image positive du Royaume est donc paradoxale : le Royaume opère comme une contamination, mais une contamination bénéfique.

DeConick souligne que le « peu de levain » qui transforme toute la pâte est une image de la connaissance dans Thomas : un peu de gnose suffit à transformer tout l'être. L'action est disproportionnée, une petite cause produit un immense effet.

Patterson rapproche cette parabole de celle du grain de moutarde (logion 20) : dans les deux cas, le Royaume commence par quelque chose de petit et de caché et produit quelque chose de grand et de visible. Les deux paraboles forment une paire complémentaire.

Meyer note que le protagoniste est une femme, l'un des rares cas dans les Évangiles où une femme est le modèle positif dans une parabole. Thomas conserve ce détail sans commentaire, ce qui suggère que la tradition est ancienne et fidèlement transmise.

Regard catholique

La parabole du levain est pleinement canonique et abondamment commentée dans la tradition catholique. Le CEC 2660 enseigne que « le Royaume de Dieu est comme un ferment qui fait lever la pâte », une image de la croissance mystérieuse de l'Église dans l'histoire.

La tradition patristique a vu dans le levain une image de l'Incarnation elle-même : le Verbe s'est « caché » dans la pâte de l'humanité pour la transformer de l'intérieur. Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur Matthieu, commente : « De même que le levain communique sa propriété à toute la pâte, ainsi le Christ transforme tout en lui-même. »

Ce logion est parfaitement compatible avec la foi catholique et l'enrichit par sa brièveté, il laisse l'image agir sans l'expliquer.

Résonances

L'idée que la transformation la plus profonde est invisible et lente est une sagesse que les contemplatifs connaissent bien. Charles de Foucauld est « le levain dans la pâte » du Sahara, une présence cachée, apparemment stérile, qui a transformé des vies longtemps après sa mort. Et toute éducation, parentale, scolaire, spirituelle, fonctionne comme un levain : on ne voit pas le moment exact où la pâte lève, mais elle lève.


Concordance

Parallèles canoniques

Matthieu 13,33 :

« Il leur dit une autre parabole : "Le Royaume des cieux est comparable à du levain qu'une femme prit et enfouit dans trois mesures de farine, jusqu'à ce que le tout ait levé." »

Luc 13,20-21 :

« Il dit encore : "A quoi comparerai-je le Royaume de Dieu ? Il est comparable à du levain qu'une femme prit et enfouit dans trois mesures de farine, jusqu'à ce que le tout ait levé." »

Source Q : Q 13,20-21

Analyse comparative

La parabole du levain est attestée dans Q, Matthieu, Luc et Thomas. Les quatre versions partagent la même structure : une femme, du levain, de la farine. Les différences sont mineures. Thomas dit « de gros pains » là où les synoptiques disent « jusqu'à ce que le tout ait levé », le résultat est nommé concrètement chez Thomas (des pains) et décrit processuellement chez les synoptiques (la levée). Thomas ne mentionne pas les « trois mesures » de farine, un détail présent chez Matthieu et Luc qui fait peut-être allusion à Genèse 18,6 (Sara préparant trois mesures de farine pour les anges).

Pour Koester, l'absence du chiffre « trois » chez Thomas pourrait indiquer une forme plus simple de la parabole. Pour Goodacre, Thomas a simplement supprimé un détail scripturaire qu'il ne jugeait pas pertinent. La parabole du levain, comme celle du grain de moutarde (logion 20), illustre la disproportion entre la petitesse du commencement et la grandeur du résultat, un thème que Thomas partage pleinement avec les synoptiques, sans le transformer.


Tension avec les évangiles canoniques

Le parallèle avec Mt 13,33 et Lc 13,20-21 est direct et la convergence est remarquable. Les différences sont mineures : Thomas dit « de gros pains » là où les synoptiques disent « jusqu'à ce que le tout ait levé » ; Thomas omet les « trois mesures » de farine (détail présent chez Mt et Lc, possible allusion à Gn 18,6). La substitution de « royaume du Père » à « royaume des cieux » (Mt) ou « royaume de Dieu » (Lc) est la seule marque thomasienne significative. Ce logion est l'un des cas où la tension avec les canoniques est minimale : la parabole est transmise fidèlement, sans modification idéologique notable. Le verbe « cacha » est commun aux deux traditions et ne constitue pas une divergence.

Interprétation directe

Ce logion est pleinement canonique et ne pose aucune difficulté doctrinale. La parabole du levain est l'une des images les plus fécondes de la tradition catholique pour décrire l'action invisible de la grâce dans le monde (CEC 2660) et la croissance organique de l'Église dans l'histoire. Thomas la transmet avec une fidélité qui honore la tradition. C'est un logion que le catholique peut accueillir sans réserve, et même avec gratitude, car la brièveté de Thomas laisse l'image agir avec une force que l'appareil narratif synoptique dilue parfois. Ici, Thomas est simplement un bon témoin.

À retenir

  • Aucune difficulté doctrinale : le levain, image de l'action invisible de la grâce (CEC 2660) et de la croissance de l'Église.
  • Thomas la transmet fidèlement, en bon témoin de la tradition.
  • Sa brièveté laisse l'image agir avec une force que l'appareil narratif synoptique dilue parfois.

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

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