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Logion 100

Lecture rapide : « À César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu, et à moi ce qui est à moi. » Ce troisième terme est ambigu : il peut dire la relation personnelle au Christ, mais risque, mal lu, de fracturer l'unité du Père et du Fils.


Le texte

Texte français

Ils montrèrent à Jésus une pièce d'or et lui dirent : Les agents de César exigent de nous des tributs. Il leur dit : Donnez à César ce qui est à César, donnez à Dieu ce qui est à Dieu, et ce qui est à moi, donnez-le-moi.

Copte (translittéré)

autsebe IS aunoub auw pejau naf je nethp akaisar se¥ite Mmon N N¥wm pejaf nau je + na kaisar Nkaisar + na pnoute Mpnoute auw pete pwei pe matNnaeif

English (Lambdin)

They showed Jesus a gold coin and said to him, "Caesar's men demand taxes from us." He said to them, "Give Caesar what belongs to Caesar, give God what belongs to God, and give me what is mine."

Notes de traduction

  • Parallèle avec Marc 12,13-17, Matthieu 22,15-22 et Luc 20,20-26 (le tribut à César). Thomas simplifie le récit : pas de piège des pharisiens, pas de question sur l'image de la pièce.
  • L'ajout majeur de Thomas est le troisième terme : « et ce qui est à moi, donnez-le-moi ». Cette addition tripartite (César / Dieu / Jésus) distingue Jésus de Dieu le Père et revendique pour lui une sphère propre.
  • Le copte ⲞⲨⲚⲞⲨⲂ (ounoub) signifie « or » (la pièce d'or) ; les synoptiques parlent d'un « denier » (dēnarion), monnaie romaine en argent. La substitution or/argent pourrait refléter un contexte égyptien.
  • L'expression « les agents de César » (copte ⲚⲈ ⲚⲔⲀⲒⲤⲀⲢ, ne nkaisar) rend plus concrète la pression fiscale que le vague « les envoyés » des synoptiques.

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 100 est la version thomasienne de l'épisode du tribut à César, l'un des passages les plus célèbres des Évangiles synoptiques (Mt 22,15-22 ; Mc 12,13-17 ; Lc 20,20-26). La forme est celle du piège déjoué : on pose à Jésus une question compromettante (payer l'impôt romain ou non) et il répond par une sentence qui dépasse les termes du dilemme.

La version de Thomas est plus brève que les synoptiques, elle ne mentionne ni les pharisiens ni les hérodiens, ni la mise en scène du piège. Mais elle comporte un ajout décisif, absent de toutes les versions canoniques : « et ce qui est à moi, donnez-le-moi. » Cette addition transforme une sentence à deux termes (César/Dieu) en une sentence à trois termes (César/Dieu/Jésus).

Analyse et interprétation

L'ajout du troisième terme (« ce qui est à moi ») est l'élément le plus discuté de ce logion. Gathercole y voit une élévation christologique : Jésus se place aux côtés de Dieu comme un destinataire légitime d'une « part » qui lui revient. La triple distinction crée une hiérarchie : César reçoit ce qui est temporel, Dieu reçoit ce qui est éternel, et Jésus reçoit… quoi exactement ?

DeConick interprète le « ce qui est à moi » comme une revendication sur les disciples eux-mêmes. Ce qui appartient à Jésus, c'est l'âme, la lumière intérieure, la part divine de chaque être humain. César peut avoir les pièces de monnaie ; Dieu peut avoir les prières et les sacrifices ; mais Jésus réclame ce qu'il y a de plus intime, l'être lui-même.

Pagels note que cette triple distinction pourrait refléter une théologie thomasienne de la distinction entre Dieu le Père et Jésus. Dans Thomas, Jésus n'est pas simplement un envoyé de Dieu, il est une figure distincte qui a sa propre autorité et sa propre « part » dans l'économie du salut.

Meyer propose une lecture plus simple : l'ajout du troisième terme est une manière d'insister sur la relation personnelle avec Jésus. Au-delà de l'obéissance politique (César) et de l'obéissance religieuse (Dieu), il y a l'obéissance de l'amour, ce que l'on donne à une personne, non à une institution.

Patterson note que le contexte politique du tribut à César est considérablement atténué dans Thomas. Les synoptiques insistent sur le piège et la ruse de Jésus ; Thomas réduit la scène à l'essentiel, la triple sentence. L'intérêt de Thomas n'est pas politique mais théologique.

Regard catholique

La sentence canonique « rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » est un pilier de la doctrine sociale catholique. Le CEC 2238-2243 enseigne que les citoyens ont le devoir d'obéir aux autorités légitimes, mais que cette obéissance a une limite : « Le citoyen est obligé en conscience de ne pas suivre les prescriptions des autorités civiles quand ces préceptes sont contraires aux exigences de l'ordre moral » (CEC 2242).

L'ajout thomasien (« ce qui est à moi, donnez-le-moi ») est compatible avec la christologie catholique, qui enseigne que le Christ est « vrai Dieu et vrai homme » (CEC 464) et qu'il a une autorité propre qui ne se confond ni avec celle de César ni avec celle du Père. Le CEC 668 affirme que « toute autorité au ciel et sur la terre » a été donnée au Christ, ce qui fonde la légitimité de sa revendication.

La distinction entre trois ordres (politique, religieux, personnel) est même éclairante : elle rappelle que la foi chrétienne ne se réduit ni à l'obéissance civique ni à la pratique cultuelle, elle engage la totalité de la personne dans une relation avec le Christ.

Résonances

La question du rapport entre le pouvoir politique et le pouvoir spirituel a traversé toute l'histoire de la chrétienté, de l'édit de Milan (313) à la querelle des Investitures, de la doctrine des « deux glaives » à la séparation de l'Église et de l'État. Le logion 100, avec sa triple distinction, ajoute une nuance que les débats historiques ont souvent oubliée : au-delà de César et au-delà de Dieu (entendu comme institution religieuse), il y a la personne du Christ, et ce qu'on lui doit ne relève ni de l'impôt ni du sacrifice, mais de l'amour.


Concordance

Parallèles canoniques

Matthieu 22,15-22 :

« Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »

Marc 12,13-17 :

« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »

Luc 20,20-26 :

« Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »

Analyse comparative

Les trois synoptiques transmettent la même formule binaire : César / Dieu. Thomas ajoute un troisième terme : « et ce qui est à moi, donnez-le-moi ». Cette addition est l'une des plus significatives de tout le recueil. La formule synoptique distingue deux domaines (le politique et le religieux) ; Thomas en crée trois : César, Dieu et Jésus.

L'ajout implique une distinction entre Dieu et Jésus qui pourrait refléter soit une christologie subordinationniste (Jésus est distinct de Dieu et a ses propres droits), soit au contraire une christologie très haute (Jésus revendique un domaine propre, à côté de celui de Dieu, une position qui frise la divinisation). Pour Gathercole, cette triple distinction est un marqueur gnostique : dans certains systèmes gnostiques, le Dieu créateur (démiurge) est distinct du vrai Dieu et de Jésus-révélateur. Pour Patterson, l'addition est plus simplement une affirmation de la souveraineté spirituelle de Jésus sur ses disciples, ce qui est « à Jésus », c'est l'engagement total de celui qui le suit.

Le contexte narratif est abrégé chez Thomas : pas de question-piège des pharisiens, pas de pièce de monnaie montrée (une « pièce d'or » remplace le « denier » des synoptiques), pas d'admiration finale des auditeurs. Thomas va droit à la parole.


Tension avec les évangiles canoniques

La formule binaire des synoptiques (Mt 22,21 ; Mc 12,17 ; Lc 20,25), « Rendez à César / rendez à Dieu », est unanime et close sur elle-même. L'ajout thomasien d'un troisième terme (« et ce qui est à moi, donnez-le-moi ») crée une distinction entre Dieu et Jésus qui est absente des canoniques. Dans la christologie synoptique, Jésus parle au nom du Père ; ici, il revendique une sphère à côté du Père. Cette tripartition peut être lue comme subordinationniste (Jésus est un intermédiaire distinct de Dieu) ou, dans un cadre gnostique, comme la trace d'une distinction entre le Dieu créateur et le Jésus-révélateur, une séparation que le dogme trinitaire refuse catégoriquement.

Interprétation directe

L'ajout du troisième terme est fascinant mais théologiquement ambigu. La tradition catholique enseigne l'unité du Père et du Fils (Jn 10,30 : « Le Père et moi, nous sommes un »). Distinguer ce qui revient à Dieu et ce qui revient à Jésus risque de fracturer la Trinité. Cependant, lu avec bienveillance, ce logion peut exprimer une vérité d'expérience : au-delà du devoir civique et du culte religieux, il y a la relation personnelle avec le Christ, qui engage la totalité de l'être. Cette lecture est recevable ; la lecture gnostique ne l'est pas.

À retenir

  • L'ajout du troisième terme est fascinant mais théologiquement ambigu.
  • Distinguer ce qui revient à Dieu et ce qui revient à Jésus risque de fracturer l'unité trinitaire (Jn 10,30).
  • Lecture recevable : au-delà du devoir civique et du culte, la relation personnelle au Christ ; la lecture gnostique, non.

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

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