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Logion 108

Lecture rapide : Celui qui boit à la bouche de Jésus deviendra comme lui. Et Jésus deviendra lui. Ce qui était caché lui sera révélé. L'union mystique entre le disciple et le maître est totale et réciproque.

Pourquoi ce logion est important - C'est la formulation la plus audacieuse de la mystique de Thomas : disciple = Jésus, Jésus = disciple - La réciprocité (« moi aussi, je serai lui ») est sans équivalent dans les textes canoniques - Il confirme que le programme de Thomas est une transformation ontologique, pas seulement un apprentissage intellectuel


Le texte

Texte français

Jésus a dit : Celui qui boit à ma bouche sera comme moi ; moi aussi, je serai lui, et ce qui est caché lui sera révélé.

Copte (translittéré)

peje IS je petasw ebol xN tatapro fna¥wpe Ntaxe anok xw +na¥wpe entof pe auw nechp naouwnx erof

English (Lambdin)

Jesus said, "He who will drink from my mouth will become like me. I myself shall become he, and the things that are hidden will be revealed to him."

Notes de traduction

  • Ce logion exprime l'identification mystique entre Jésus et le disciple : celui qui boit à la bouche de Jésus (qui reçoit son enseignement) devient Jésus lui-même, et réciproquement.
  • « Boire à ma bouche » (copte ⲤⲰ ⲈⲂⲞⲖ ϨⲚ̄ ⲦⲀⲦⲀⲠⲢⲞ, sō ebol hn tatapro) : l'image est celle de la transmission directe, de bouche à bouche, de la parole vivante. Elle rappelle Jean 7,37-38 (« Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive »).
  • La réciprocité (« moi aussi, je serai lui ») évoque la mystique de l'inhabitation mutuelle que l'on retrouve chez Jean (« Demeurez en moi, comme moi en vous », Jean 15,4) et chez Paul (« Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi », Galates 2,20).
  • « Ce qui est caché lui sera révélé » : la gnose est le fruit de cette communion intime. Le dévoilement du caché est le but ultime de la quête thomasienne (cf. Prologue, logia 5, 6, 17).
  • Ce logion est l'un des plus explicitement mystiques de Thomas et le plus proche de la tradition johannique.

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 108 est un dit de révélation à la première personne, l'un des plus audacieux du recueil. Il n'a pas de parallèle canonique direct, bien que le thème de « boire » à la source de Jésus évoque Jean 4,14 (« une source d'eau jaillissant pour la vie éternelle ») et Jean 7,37-38 (« des fleuves d'eau vive couleront de son sein »). Les Odes de Salomon (poésie mystique syriaque du Ier-IIe siècle) contiennent un parallèle frappant.

La formule « sera comme moi ; moi aussi, je serai lui » est d'une radicalité sans équivalent dans les textes canoniques. Elle affirme non seulement que le disciple ressemble au maître mais que le maître devient le disciple, une identification réciproque et totale.

Analyse et interprétation

DeConick considère ce logion comme l'expression la plus concentrée de la mystique de Thomas : l'union entre le disciple et Jésus est si complète que les deux deviennent interchangeables. Ce n'est pas une imitation (imitatio Christi), c'est une identification (unio mystica). Le disciple ne se contente pas de suivre Jésus : il devient Jésus, et Jésus devient le disciple.

Gathercole note que la métaphore de « boire à la bouche » est particulièrement intime, elle évoque le baiser plus que l'abreuvement. Dans le logion 13, Thomas a « bu à la source bouillonnante » que Jésus a mesurée ; ici, l'intimité est encore plus grande : on boit directement à la bouche de Jésus.

Pagels rapproche ce logion de la mystique valentinienne de l'union entre le pneumatique et le Sauveur, une union qui transcende la distinction entre sujet et objet, entre disciple et maître.

Meyer souligne que la promesse finale (« ce qui est caché lui sera révélé ») relie ce logion au programme herméneutique du prologue et du logion 1 : les « paroles cachées » de Thomas seront dévoilées à celui qui a atteint l'union avec Jésus. La révélation est le fruit de l'intimité mystique.

Regard catholique

L'identification entre le disciple et le Christ est un thème central de la mystique catholique. Paul déclare : « Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi » (Ga 2,20). Le CEC 521 enseigne que « tout ce que le Christ a vécu, il fait que nous puissions le vivre en Lui et qu'Il le vive en nous ». La mystique carmélitaine, en particulier, développe le thème de l'union transformante, le moment où l'âme est si profondément unie au Christ que la distinction s'estompe.

Cependant, la tradition catholique maintient toujours la distinction entre le Créateur et la créature, même dans l'union mystique la plus intime. Le CEC 460 cite Athanase : « Le Fils de Dieu s'est fait homme pour que nous soyons faits Dieu », mais cette théosis (divinisation) ne supprime pas la nature créée de l'homme. Le logion 108 semble franchir cette frontière en affirmant que Jésus « sera » le disciple, une identification ontologique que la théologie catholique ne peut accepter sans nuance.

Résonances

L'union mystique entre l'âme et le divin est le sommet de l'expérience spirituelle dans toutes les traditions. Rûmî décrit l'amant et l'Aimé qui deviennent un seul être. Jean de la Croix, dans la Vive Flamme d'amour, décrit l'état d'union transformante où « l'âme est Dieu par participation ». Et Hallâj, le mystique soufi, fut crucifié pour avoir proclamé : « Ana al-Haqq », « Je suis la Vérité » (c'est-à-dire : je suis Dieu). Le logion 108 se tient sur ce même sommet vertigineux.


Concordance

Parallèles canoniques

Jean 4,14 :

« Celui qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif ; l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d'eau jaillissant pour la vie éternelle. »

Jean 7,37-38 :

« Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi, et il boira, celui qui croit en moi. Selon le mot de l'Ecriture : "De son sein couleront des fleuves d'eau vive." »

Analyse comparative

Le parallèle johannique est thématique : Jésus comme source de boisson spirituelle. Mais la formulation de Thomas est radicalement différente de celle de Jean. Jean parle d'eau ; Thomas parle de boire « à ma bouche », une image de contact direct, d'intimité quasi physique, absente des canoniques. Jean promet la vie éternelle ; Thomas promet l'identité : « sera comme moi ; moi aussi, je serai lui », une fusion mystique entre le disciple et le maître.

Cette promesse d'union réciproque (« il sera moi, je serai lui ») est l'une des formulations les plus mystiques de Thomas. Elle rappelle les Odes de Salomon (un recueil de psaumes chrétiens syriens du IIe siècle), en particulier l'Ode 11,2 : « Le Seigneur m'a renouvelé par son vêtement et m'a possédé par sa lumière. » Elle anticipe aussi la mystique chrétienne ultérieure : Paul dit « ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi » (Galates 2,20), mais Thomas va plus loin en affirmant la réciprocité : non seulement le disciple devient le Christ, mais le Christ devient le disciple.

Pour Patterson, cette union mystique reflète une théologie très ancienne de la participatio, la participation à la nature divine, qui sera développée dans les traditions orientales (la théosis des Pères grecs). Pour Gathercole, la formule est gnostique : le disciple qui atteint la gnose est identifié au révélateur.


Tension avec les évangiles canoniques

Jean 15,4 (« Demeurez en moi, comme moi en vous ») et Galates 2,20 (« Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi ») expriment une union profonde entre le croyant et le Christ. Mais aucun texte canonique ne dit : « Je serai lui. » La réciprocité totale de Thomas efface la distinction Sauveur/sauvé, ce que les canoniques ne font jamais. C'est une différence de degré qui devient une différence de nature.

Interprétation directe

La tradition mystique catholique s'approche au plus près de ce logion. Jean de la Croix décrit l'état d'union transformante où l'âme est « divinisée » par l'amour, une identification si profonde que Paul dit « ce n'est plus moi ». Mais la tradition catholique maintient toujours une distinction entre la nature divine et la nature humaine, même dans l'union la plus intime. Thomas supprime cette dernière frontière. C'est là la différence : pour un catholique, l'union avec le Christ est la plus haute réalité de la vie spirituelle, mais elle n'annule pas la créature dans le Créateur.


Point clé : Ce logion est la clé de voûte du recueil. Si le logion 1 pose la question (trouver l'interprétation), le logion 108 donne la réponse ultime : celui qui a pleinement reçu la parole de Jésus devient Jésus. C'est le but de tout le programme herméneutique de Thomas.

À retenir

  • « Sera comme moi ; je serai lui » : l'union mystique chez Thomas est réciproque, non seulement le disciple devient le Christ, mais le Christ devient le disciple
  • La révélation des choses cachées est le fruit de cette union, elle n'est pas donnée d'avance, elle est conquise par l'intimité
  • Ce logion est le sommet christologique de Thomas, et paradoxalement, il dit le plus de choses sur la relation disciple-Christ

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

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