Logion 67¶
Lecture rapide : Connaître l'univers entier ne sert à rien si on est privé de soi-même. La connaissance du monde sans la connaissance de soi est une pauvreté totale.
Pourquoi ce logion est important - Il reformule le programme du logion 3 sous forme paradoxale : la connaissance du Tout sans la connaissance de soi = rien - C'est l'une des critiques les plus nettes du savoir purement intellectuel ou cosmique - Il anticipe une intuition que la psychologie moderne et la philosophie contemporaine confirment
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Celui qui connaît le Tout, s'il est privé de lui-même, est privé du Tout.
Copte (translittéré)
peje IS je petsooun Mpthrf efR qrwx ouaaf
R qrwx Mpma thrf
English (Lambdin)
Jesus said, "If one who knows the all still feels a personal deficiency, he is completely deficient."
Notes de traduction
- Logion sans parallèle synoptique, typiquement thomasien. Il articule connaissance cosmique et connaissance de soi.
- « Le Tout » (ptêrf) : terme récurrent dans Thomas pour désigner la totalité de la réalité (cf. logia 2, 77). Connaître le Tout sans se connaître soi-même, c'est ne rien connaître.
- L'interprétation repose sur le paradoxe : la connaissance de l'univers est vaine sans la connaissance intérieure. Écho du logion 3 : « Si vous ne vous connaissez pas, vous êtes dans la pauvreté. »
- Ce logion anticipe la maxime socratique (gnôthi seauton) autant qu'il la dépasse : il ne s'agit pas seulement de se connaître, mais de ne pas être « privé de soi-même ».
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 67 est une sentence paradoxale d'une densité extrême. La forme est celle de l'aphorisme gnomique, une vérité formulée en une seule phrase, sans contexte ni développement. Ce logion est unique, sans parallèle canonique direct, et constitue l'une des formulations les plus saisissantes de l'anthropologie de Thomas.
La structure est conditionnelle : « si… alors », mais la condition est paradoxale. Comment peut-on « connaître le Tout » et être « privé de soi-même » en même temps ? La tension logique est le cœur du logion.
Analyse et interprétation¶
DeConick interprète ce logion comme une reformulation du thème central de Thomas : la connaissance de soi est la clé de toute connaissance. Le « Tout » (ptērf) désigne la totalité de la création, la somme de tout ce qui existe. Mais cette connaissance cosmique est vaine si elle ne s'accompagne pas de la connaissance de soi. Le savant qui connaît l'univers mais s'ignore lui-même est « privé du Tout », sa connaissance est une coquille vide.
Gathercole note le rapprochement avec le logion 3 (« Quand vous vous serez connu… ») et avec la tradition socratique du gnōthi seauton. Mais Thomas va plus loin que Socrate : il ne dit pas seulement que la connaissance de soi est importante, il dit qu'elle est la condition de toute autre connaissance. Sans elle, même le savoir le plus vaste est une privation.
Meyer rapproche ce logion de la tradition hermétique, où la connaissance de soi est identique à la connaissance de Dieu : « Celui qui se connaît lui-même connaît le Tout » (Corpus Hermeticum I.18-19). Thomas inverse la formule : celui qui connaît le Tout sans se connaître ne connaît rien.
Pagels y voit un avertissement contre le savoir sans la transformation : la gnose thomasienne n'est pas une accumulation d'informations mais une métamorphose intérieure. Savoir sans être transformé, c'est ne rien savoir du tout.
Regard catholique¶
La tradition catholique reconnaît la primauté de la connaissance de soi dans la vie spirituelle. Le CEC 2340 enseigne que « la connaissance de soi est une voie de purification intérieure ». Augustin, dans les Confessions, lie indissolublement la connaissance de soi et la connaissance de Dieu : « Que je me connaisse, que je te connaisse » (Soliloques II.1.1). Et Catherine de Sienne, dans le Dialogue, enseigne que la cellule de la connaissance de soi est le lieu où l'on rencontre Dieu.
Cependant, la tradition catholique ne fait pas de la connaissance de soi la condition suffisante du salut. La connaissance de soi, aussi profonde soit-elle, a besoin de la grâce pour devenir pleinement salvatrice (CEC 1996-2005).
Résonances¶
L'idée que la connaissance sans la connaissance de soi est une forme de privation résonne puissamment dans le monde contemporain. Pascal avertissait que « l'homme est à lui-même le plus prodigieux objet de la nature » et que toute science qui l'oublie est incomplète. Kierkegaard, dans La maladie à la mort, décrit le « désespoir de ne pas être soi-même » comme la maladie spirituelle fondamentale. Et la civilisation technologique actuelle, qui accumule un savoir cosmique prodigieux tout en perdant le sens de l'intériorité, est peut-être l'illustration la plus frappante du logion 67 : nous connaissons le Tout, et nous sommes privés de nous-mêmes.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Ce logion est propre à Thomas, aucun parallèle canonique direct.
C'est l'un des aphorismes les plus denses de tout le recueil. Il établit un paradoxe radical : la connaissance du Tout (le cosmos, la réalité ultime) est vaine si elle n'inclut pas la connaissance de soi. Le thème fait écho à l'inscription de Delphes (gnôthi seauton, « connais-toi toi-même ») et au logion 3 (« quand vous vous serez connu, alors vous serez connu »).
Le plus proche parallèle néotestamentaire serait 1 Corinthiens 13,2 : « Quand j'aurais le don de prophétie, la connaissance de tous les mystères et de toute la science... si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien. » Mais Paul substitue l'amour à la connaissance de soi, une différence théologique fondamentale. Pour Thomas, c'est la gnose intérieure qui complète la gnose cosmique. Pour Paul, c'est l'agapè. Cette divergence illustre la distance entre la sotériologie de Thomas (le salut par la connaissance) et celle de Paul (le salut par la grâce et l'amour).
Le logion a aussi des résonances hermétiques. Le Corpus Hermeticum (I, 18-19) développe un thème similaire : la connaissance du monde extérieur sans la connaissance de soi conduit à l'égarement. DeConick situe ce logion dans un courant de sagesse juive hellénisée qui n'est ni gnostique ni chrétien orthodoxe, mais antérieur aux deux.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Ce logion n'a pas de parallèle synoptique direct. Le plus proche est 1 Corinthiens 13,2 (connaissance sans amour = néant). Mais Thomas substitue la connaissance de soi à l'amour comme condition de toute connaissance valable. C'est un déplacement théologique significatif : la clé, chez Thomas, est la gnose intérieure ; chez Paul, c'est l'agapè. Les deux traditions ont raison, mais elles donnent des réponses différentes à la question de ce qui donne sens au savoir.
Interprétation directe¶
Thomas a raison sur un point que la tradition catholique confirme : la connaissance sans transformation intérieure est stérile. Augustin le dit superbement : « tu étais en moi, et je ne le savais pas. » Mais Thomas ne précise pas quelle connaissance de soi il faut, et c'est là le risque. La connaissance de soi peut mener à l'orgueil spirituel autant qu'à l'humilité. La tradition catholique complète Thomas : la vraie connaissance de soi commence par reconnaître qu'on est créature, limité, pécheur, et aimé malgré tout.
À retenir¶
- La connaissance du Tout sans la connaissance de soi = être privé du Tout, paradoxe total
- Ce logion est un correctif à tout intellectualisme : savoir sans être transformé, c'est ne rien savoir
- La comparaison avec Paul (1 Co 13,2) est éclairante : Paul dit que sans amour, le savoir est néant ; Thomas dit que sans connaissance de soi, le savoir est néant
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.