Logion 97¶
Lecture rapide : Une femme porte une cruche de farine. L'anse se brise en chemin. Elle ne s'en aperçoit pas. Elle arrive chez elle et trouve la cruche vide. Le Royaume ressemble à cela.
Pourquoi ce logion est important - C'est une parabole entièrement propre à Thomas, aucun parallèle canonique - Elle est la seule parabole évangélique où le Royaume est comparé à une perte, et à une perte inconsciente - Sa modernité est saisissante : elle parle de la déperdition spirituelle imperceptible, de l'âme qui se vide sans le savoir
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Le royaume du Père est comparable à une femme qui portait une cruche pleine de farine et marchait sur un long chemin. L'anse de la cruche se brisa, la farine se déversa derrière elle sur le chemin. Comme elle ne le savait pas, elle ne put s'en affliger. Rentrée à la maison, elle posa la cruche à terre : elle la trouva vide.
Copte (translittéré)
peje IS je tmNtero Mpe[iwt e]stN twn ausxime esfi xa ouqL[meei] ef mex Nnoeit esmoo¥e x[i ou]xih esouhou apmaaje MpqLm[e]ei ou wqp apnoeit ¥ouo Nsws [x]i texi h nessooun an pe ne Mpeseime exise Ntarespwx exoun epeshei aska pqLmeei apesht asxe erof ef ¥oueit
English (Lambdin)
Jesus said, "The kingdom of the father is like a certain woman who was carrying a jar full of meal. While she was walking on the road, still some distance from home, the handle of the jar broke and the meal emptied out behind her on the road. She did not realize it; she had noticed no accident. When she reached her house, she set the jar down and found it empty."
Notes de traduction
- Ce logion est propre à Thomas : il n'a aucun parallèle dans les évangiles canoniques. C'est l'une des paraboles les plus originales et les plus énigmatiques du recueil.
- Le copte ⲞⲨⲤϨⲒⲘⲈ (oushime) désigne simplement « une femme ». Thomas affectionne les paraboles dont le protagoniste est une femme (cf. logia 96, 97).
- L'interprétation de cette parabole est débattue. S'agit-il d'un avertissement contre la perte progressive et inconsciente de la grâce ? D'une parabole sur l'ignorance (agnōsia) comme contraire de la gnose ? Ou d'une image de la kénose, le Royaume se vidant dans le monde ?
- La cruche vide à l'arrivée peut symboliser le détachement radical : le Royaume n'est pas un contenu à posséder mais un chemin à parcourir. L'important est le voyage, non le trésor.
- Le détail narratif de l'anse brisée est d'un réalisme frappant, rare dans les paraboles évangéliques.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 97 est l'une des paraboles les plus étranges et les plus originales de Thomas, et de toute la littérature chrétienne ancienne. Elle est entièrement unique : aucun parallèle canonique, aucun parallèle extra-canonique. C'est une parabole narrative (avec un début, un développement et une chute) où le Royaume est comparé non pas à un triomphe mais à une perte involontaire et inconsciente.
La forme est celle du récit parabolique à chute, le dénouement (la cruche vide) est découvert par le personnage en même temps que par l'auditeur. Le contraste avec les paraboles synoptiques est saisissant : ici, pas de croissance triomphale (le grain de moutarde), pas de découverte joyeuse (le trésor caché), pas de conversion heureuse (la brebis retrouvée). Seulement une perte, un vide, une surprise amère.
Analyse et interprétation¶
L'interprétation de cette parabole est l'un des grands débats de la recherche thomasienne. Comment le Royaume peut-il être comparé à une perte ?
DeConick propose que la parabole est une mise en garde : le Royaume peut être perdu sans même qu'on s'en aperçoive. La femme possédait la farine (la connaissance, la grâce, la vie spirituelle), mais elle l'a perdue en route, imperceptiblement, grain après grain. L'ignorance de la perte est le détail le plus effrayant, on peut se vider de sa substance spirituelle sans même le savoir.
Gathercole préfère une lecture positive : la parabole illustre le vide nécessaire, le dépouillement qui est la condition d'entrée dans le Royaume. La cruche doit se vider pour que la femme puisse découvrir le vide, et c'est ce vide qui ouvre l'accès au Royaume. Le Royaume n'est pas dans la farine mais dans la cruche vide.
Meyer propose une interprétation médiane : la parabole décrit la kénose, le dépouillement progressif et inconscient par lequel l'âme se vide de tout contenu pour devenir réceptacle du divin. La perte est réelle mais nécessaire ; l'affliction vient seulement quand on prend conscience de ce qui s'est passé.
Patterson note que le protagoniste est, encore une fois, une femme, comme dans le logion 96. Les paraboles féminines de Thomas (96, 97) forment une paire : le levain (la croissance cachée) et la cruche (la perte cachée). Les deux processus sont invisibles et irrésistibles.
Koester considère cette parabole comme un vestige de la tradition orale la plus ancienne, une parabole si déconcertante qu'elle a été écartée par les rédacteurs synoptiques, qui préféraient des images plus réconfortantes du Royaume.
Regard catholique¶
Cette parabole est profondément dérangeante, et c'est précisément ce qui la rend précieuse. La tradition catholique connaît bien la réalité de la perte insensible de la grâce. Le CEC 1863 enseigne que « le péché véniel affaiblit la charité » progressivement, et le CEC 2094 met en garde contre la « tiédeur », l'état dans lequel « on néglige la charité ou on refuse de lui donner son dynamisme ». La femme à la cruche percée est l'image de l'âme tiède : elle marche, elle avance, elle croit porter quelque chose, mais le contenu s'écoule sans qu'elle le sache.
Jean de la Croix décrit dans la Nuit obscure un processus analogue : l'âme doit être vidée de tous ses contenus, idées, consolations, certitudes, pour être remplie de Dieu seul. Le vide de la cruche n'est pas nécessairement une tragédie ; il peut être le préalable d'une plénitude nouvelle.
Résonances¶
Cette parabole est peut-être la plus « moderne » de tout Thomas. Elle parle de la perte imperceptible, la perte de sens, de foi, de vitalité, qui caractérise tant d'existences contemporaines. On marche, on avance, on porte sa cruche, et un jour on arrive chez soi et on la trouve vide. Quand exactement la farine s'est-elle déversée ? On ne le sait pas. C'est une parabole pour notre temps.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Ce logion est propre à Thomas, aucun parallèle canonique direct.
C'est l'une des trois paraboles entièrement propres à Thomas (avec les logia 21b et 98), et peut-être la plus remarquable. Une femme porte une jarre pleine de farine ; l'anse se brise ; la farine se déverse derrière elle sur le chemin ; elle ne s'en aperçoit pas ; arrivée chez elle, elle trouve la jarre vide.
Cette parabole est unique dans la littérature évangélique. Elle ne correspond à aucun schéma synoptique connu : il n'y a pas de morale explicite, pas de jugement, pas de retournement heureux. La perte est silencieuse, involontaire, totale. Le Royaume est comparé non pas à la jarre pleine, ni à la farine, ni à la femme, mais à l'ensemble du processus, y compris la perte qui passe inaperçue.
Les interprétations sont multiples. Pour DeConick, la parabole illustre le danger de la perte spirituelle inconsciente : le Royaume peut se vider de l'intérieur sans qu'on s'en aperçoive, un avertissement existentiel. Pour Patterson, la parabole inverse les paraboles synoptiques de croissance (le grain de moutarde, le levain) : au lieu de quelque chose de petit qui devient grand, quelque chose de plein se vide. Le Royaume de Thomas n'est pas seulement croissance mais aussi perte, fragilité, impermanence.
Koester note l'absence de tout parallèle dans la tradition chrétienne ultérieure, ce qui rend difficile d'imaginer qu'un rédacteur tardif l'ait inventée à partir de sources synoptiques. L'originalité radicale de cette parabole est l'un des arguments les plus forts en faveur de l'existence de traditions indépendantes dans Thomas.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Les paraboles synoptiques du Royaume sont des paraboles d'espoir et de croissance : le grain de moutarde, le levain, le trésor caché, la perle. Thomas propose l'inverse : une perte silencieuse, une cruche vide, aucune joie finale. C'est soit un avertissement, soit une description du dépouillement nécessaire. Dans les deux cas, c'est une parabole que les synoptiques n'ont pas voulu garder, ou qu'ils ne connaissaient pas.
Interprétation directe¶
Cette parabole est l'une des plus dérangeantes et des plus honnêtes de tout Thomas. Elle ne promet pas de croissance ni de triomphe, elle décrit une expérience que beaucoup connaissent : le sentiment d'arriver quelque part et de trouver qu'on a tout perdu en chemin. Depuis un regard catholique, l'interprétation la plus féconde est celle de Jean de la Croix : le vide de la cruche est le préalable au remplissement par Dieu seul. Mais pour cela, encore faut-il s'apercevoir du vide, et la femme ne s'en aperçoit qu'au bout du chemin.
À retenir¶
- Parabole unique dans toute la littérature évangélique, ni canonique, ni extra-canonique parallèle
- Le Royaume comparé à une perte, renversement de toutes les paraboles synoptiques de croissance et de triomphe
- La perte inconsciente est le détail le plus dérangeant : on peut se vider de sa substance spirituelle sans le savoir
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.