Logion 31¶
Lecture rapide : Aucun prophète n'est accepté dans son village. Un médecin ne soigne pas ceux qui le connaissent.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Aucun prophète n'est accepté dans son village ; un médecin ne soigne pas ceux qui le connaissent.
Copte (translittéré)
peje IS mN provh ths ¥hp xM pef+me mare soein Rce rapeue Nnetsooun Mmof
English (Lambdin)
(31) Jesus said, "No prophet is accepted in his own village; no physician heals those who know him."
Notes de traduction
- Parallèle direct avec Mt 13, 57 ; Mc 6, 4 ; Lc 4, 24 ; Jn 4, 44. La première partie (le prophète) est commune à tous les évangiles. La seconde (le médecin) n'est attestée que dans Thomas et dans le P.Oxy 1.
- Le P.Oxy 1 (lignes 30-35) porte : « Un prophète n'est pas accepté dans sa patrie, et un médecin n'opère pas de guérison sur ceux qui le connaissent. » Le grec est très proche du copte.
- « Un médecin ne soigne pas ceux qui le connaissent » : le proverbe du médecin est attesté indépendamment dans la littérature gréco-romaine (Plutarque, Moralia). Sa présence ici souligne que la familiarité engendre le mépris, thème universel.
- Lc 4, 23 fait allusion à un proverbe similaire : « Médecin, guéris-toi toi-même. » Thomas et Luc partagent peut-être une source commune (Q ou une tradition orale).
- Mots clés coptes : prophētēs (prophète, emprunt au grec), ṯme (village), saein (médecin)
- Variantes textuelles : le P.Oxy 1 est bien conservé et confirme le copte. Quelques variantes mineures dans la formulation.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 31 est un dit proverbial en deux propositions parallèles. La première a un parallèle synoptique direct en Matthieu 13,57, Marc 6,4, Luc 4,24 et Jean 4,44 : « Nul prophète n'est considéré dans sa patrie. » C'est l'un des dits les plus largement attestés dans la tradition évangélique, sa présence dans les quatre Évangiles canoniques et dans Thomas en fait l'une des paroles les plus solidement attribuées au Jésus historique.
La seconde proposition (« un médecin ne soigne pas ceux qui le connaissent ») est propre à Thomas, bien qu'un fragment comparable ait été trouvé dans le P.Oxy. 1. Luc 4,23 mentionne un proverbe semblable : « Médecin, guéris-toi toi-même ! », mais le sens est différent. Chez Luc, le proverbe est une accusation (« prouve ta puissance sur toi-même avant de l'exercer sur les autres ») ; chez Thomas, c'est un constat sociologique (la familiarité empêche la reconnaissance).
Analyse et interprétation¶
Le sens du logion est limpide : la proximité familière engendre le mépris, ou du moins l'incapacité de reconnaître la grandeur. Le prophète est méprisé dans son village parce que ses compatriotes l'ont connu enfant, adolescent, artisan. Ils ne peuvent pas voir en lui le porteur d'une parole divine. De même, le médecin ne peut pas guérir ceux qui le connaissent personnellement, la relation intime parasite la relation thérapeutique.
DeConick situe ce logion dans le noyau primitif du recueil. Patterson y voit un reflet de l'expérience historique de Jésus à Nazareth (Mc 6,1-6), une mémoire authentique de son rejet par ses proches. Meyer note que l'addition du médecin enrichit le proverbe : le prophète et le médecin sont deux figures de la guérison, l'un guérit l'âme, l'autre le corps, et tous deux sont impuissants là où la familiarité empêche la confiance.
Gathercole observe que la seconde proposition introduit un thème important pour Thomas : la connaissance véritable exige une certaine distance, un déplacement, un arrachement. On ne peut pas connaître le divin dans le confort du familier.
Regard catholique¶
Ce logion est parfaitement canonique et ne pose aucun problème doctrinal. Le CEC 530 évoque la vie cachée de Jésus à Nazareth comme un temps de préparation silencieuse. L'épisode du rejet à Nazareth (Lc 4,16-30) est commenté par la tradition patristique comme une illustration de l'aveuglement que produit la familiarité.
La tradition catholique reconnaît par ailleurs que les saints sont souvent méconnus de leur vivant, dans leur propre milieu. François d'Assise a été considéré comme un fou par sa famille ; Thérèse de Lisieux était vue par ses consœurs comme une carmélite ordinaire. La canonisation vient après, quand la distance du temps a permis de reconnaître ce que la proximité empêchait de voir.
Résonances¶
Ce proverbe touche à une vérité psychologique universelle. Le prophète en son pays est devenu une expression courante dans de nombreuses langues. Kierkegaard, dans Le concept d'angoisse, médite sur cette incapacité de reconnaître le génie là où il est familier. Et l'histoire de la philosophie regorge d'exemples : Socrate condamné par les Athéniens qui le côtoyaient quotidiennement, Spinoza excommunié par sa communauté d'Amsterdam, Nietzsche ignoré de son vivant. La vérité a besoin d'étrangeté pour être reçue.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Matthieu 13,57 :
« Un prophète n'est méprisé que dans sa patrie et dans sa maison. »
Marc 6,4 :
« Un prophète n'est méprisé que dans sa patrie, parmi ses parents et dans sa maison. »
Luc 4,24 :
« Aucun prophète n'est bien reçu dans sa patrie. »
Jean 4,44 :
« Un prophète n'est pas honoré dans sa propre patrie. »
Analyse comparative¶
La première partie du logion est attestée dans les quatre évangiles canoniques, c'est l'un des rares dictons présents aussi bien chez les synoptiques que chez Jean. Thomas utilise « village » plutôt que « patrie », un terme plus concret et peut-être plus primitif.
La seconde partie, « un médecin ne soigne pas ceux qui le connaissent », est propre à Thomas. Ce proverbe a une saveur populaire et pourrait être un ajout sapientiel. Il existe aussi dans le P.Oxy. 1 (version grecque), ce qui confirme son ancienneté dans la tradition thomasienne. Pour Koester, la combinaison des deux proverbes (prophète et médecin) est une forme plus ancienne que les versions synoptiques qui n'ont retenu que le premier.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Aucune tension doctrinale significative. Le proverbe du prophète rejeté est attesté dans les quatre évangiles (Mt 13,57 ; Mc 6,4 ; Lc 4,24 ; Jn 4,44), et Thomas en est l'un des témoins les plus fidèles. La seule différence notable est l'ajout du proverbe du médecin, absent des synoptiques mais dont un écho existe en Luc 4,23 (« Médecin, guéris-toi toi-même »). Ce second proverbe ne contredit rien ; il enrichit la parole d'un parallélisme sapiential. Le terme « village » (ṯme) au lieu de « patrie » (patris) est plus concret mais ne change pas le sens. C'est l'un des logia les plus canoniques du recueil.
Interprétation directe¶
Ce logion ne pose aucun problème théologique. C'est une observation psychologique universelle, solidement enracinée dans la tradition évangélique, et parfaitement compatible avec la christologie catholique. L'ajout du médecin est même heureux : il souligne que la familiarité empêche non seulement la reconnaissance prophétique, mais aussi la guérison, thème que la tradition patristique développera abondamment. Le logion 31 fait partie du noyau le plus fiable des paroles de Jésus.
À retenir¶
- L'un des rares logia attestés dans les quatre évangiles canoniques ET dans Thomas, parmi les paroles les plus solidement attribuées à Jésus
- Thomas ajoute le proverbe du médecin (absent des synoptiques) : familiarité et guérison sont incompatibles, la vérité exige une certaine étrangeté
- Attesté en grec (P.Oxy 1), double confirmation textuelle
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.