Logion 32¶
Lecture rapide : Une ville bâtie sur un mont élevé et fortifiée ne peut ni tomber ni être cachée.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Une ville qui est construite sur un mont élevé et qui est forte ne peut pas tomber ni ne pourra être cachée.
Copte (translittéré)
peje IS je oupolis eukwt Mmos xijN outo ou efjose estajrhu mN qom Nsxe oude sna¥xwp an
English (Lambdin)
(32) Jesus said, "A city being built on a high mountain and fortified cannot fall, nor can it be hidden."
Notes de traduction
- Parallèle avec Mt 5, 14 : « Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. » Thomas ajoute deux éléments absents de Matthieu : la ville est « forte » (fortifiée) et elle « ne peut pas tomber ».
- Le P.Oxy 1 (lignes 36-41) est fragmentaire mais confirme la lecture copte. Le grec porte des traces de polis (ville) et oros (montagne).
- L'ajout de la dimension de la force/stabilité transforme la métaphore : dans Matthieu, la ville est simplement visible ; dans Thomas, elle est à la fois visible et inexpugnable. Le disciple qui a atteint la gnose est non seulement manifeste mais inébranlable.
- Mots clés coptes : polis (ville, emprunt au grec), toou (montagne), tajro (être fort/affermi)
- Variantes textuelles : le P.Oxy 1 est très lacunaire mais compatible avec le copte.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 32 est un dit proverbial en une seule proposition. Le parallèle canonique est Matthieu 5,14 : « Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. » Thomas ajoute un élément absent de Matthieu : la ville est non seulement « sur un mont élevé » mais aussi « forte » (estajrēout), c'est-à-dire fortifiée. Et la conséquence est double : elle ne peut ni tomber ni être cachée.
La forme est celle de la sentence sapientielle fondée sur l'observation du monde : une ville en hauteur et bien défendue est à la fois visible et invincible. L'image est concrète, les villes fortifiées sur les hauteurs étaient une réalité quotidienne en Palestine.
Analyse et interprétation¶
Chez Matthieu, la ville sur la montagne est une métaphore des disciples eux-mêmes : « Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. » Le logion fait partie du Sermon sur la montagne et s'inscrit dans une exhortation à la visibilité du témoignage chrétien.
Chez Thomas, le contexte est différent. Patterson note que la ville forte sur la montagne est probablement une image du Royaume, ou de l'âme unifiée qui a atteint la connaissance de soi. Une fois établie dans la vérité (la montagne), l'âme est inexpugnable et rayonnante. DeConick y voit une métaphore de la communauté thomasienne elle-même, fondée sur la gnose et donc invulnérable.
Meyer souligne l'addition de « forte » : Thomas ne dit pas simplement que la ville est visible (comme Matthieu), mais qu'elle est invincible. La visibilité et l'invincibilité sont liées : ce qui est véritablement solide ne craint pas d'être vu.
Gathercole note que la double négation (« ne peut pas tomber ni être cachée ») est un trait stylistique typique de Thomas, qui aime les sentences absolues.
Regard catholique¶
L'image de la ville sur la montagne est l'un des symboles les plus constants de l'Église dans la tradition catholique. Le CEC 756 rappelle que l'Église est « la Jérusalem d'en haut, notre mère » (Ga 4,26) et que « les portes de l'Hadès ne prévaudront pas contre elle » (Mt 16,18). La double qualité, visibilité et solidité, correspond à la nature de l'Église telle que le concile Vatican II la décrit dans Lumen Gentium : « lumière des peuples » (visible) et « sacrement universel du salut » (solide).
Ce logion, dans sa brièveté, ne contient rien de problématique pour la théologie catholique. Il offre même une image qui renforce la vision ecclésiologique de l'Église comme cité fondée sur le roc, le roc de la foi de Pierre (Mt 16,18).
Résonances¶
L'image de la cité fortifiée sur la montagne est l'une des plus anciennes de la civilisation. Jérusalem, l'Acropole d'Athènes, Massada, les villes hautes sont à la fois des lieux de refuge et des symboles de souveraineté. Augustin a construit toute sa théologie de l'histoire autour de la métaphore des deux cités, la Cité de Dieu et la cité terrestre. Le logion 32 parle de la première : une réalité spirituelle bâtie si haut et si solidement que rien ne peut l'abattre.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Matthieu 5,14 :
« Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. »
Analyse comparative¶
Le parallèle avec Matthieu 5,14 est partiel. Matthieu utilise l'image de la ville sur la montagne dans le contexte du Sermon sur la montagne, pour dire que les disciples sont « la lumière du monde », la ville est une métaphore des disciples eux-mêmes. Thomas conserve l'image de la ville mais ajoute qu'elle est « forte » et « ne peut pas tomber », ce qui en fait un dicton sapientiel sur la solidité de ce qui est bien fondé.
L'absence de tout contexte christologique ou ecclésiologique est caractéristique de Thomas : le logion fonctionne comme un proverbe de sagesse, sans application explicite. Le P.Oxy. 1 confirme l'existence de ce logion dans la tradition grecque primitive. Pour Patterson, la forme isolée de Thomas (sans le cadre du Sermon sur la montagne) pourrait être plus ancienne.
Tension avec les évangiles canoniques¶
La tension est mineure mais réelle. Matthieu 5,14 insère l'image de la ville dans le Sermon sur la montagne : les disciples sont « la lumière du monde », et la ville est une métaphore de leur témoignage visible. Thomas supprime ce contexte ecclésiologique et ajoute que la ville est « forte » et « ne peut pas tomber », transformant une exhortation au témoignage en une affirmation d'invulnérabilité. Cette nuance diverge de la théologie canonique, qui ne promet pas aux disciples l'invincibilité terrestre (Jn 15,20 : « S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi »). La promesse de Mt 16,18 (« les portes de l'Hadès ne prévaudront pas ») concerne l'Église dans sa durée eschatologique, non l'individu gnostique dans sa solidité personnelle.
Interprétation directe¶
Le logion 32 est l'un des plus compatibles avec la foi catholique, l'image de la cité fondée sur le roc est au cœur de l'ecclésiologie. Le danger est limité : il réside dans la tentation de lire l'invulnérabilité comme une qualité acquise par la gnose individuelle plutôt que comme un don de Dieu à son Église. La tradition catholique affirme que c'est le Christ qui fonde la cité sur le roc (Mt 16,18), non le disciple par sa propre illumination. Sous cette réserve, le logion est théologiquement sain.
À retenir¶
- Thomas ajoute « forte » et « ne peut pas tomber » à la version de Matthieu (Mt 5,14), la ville est non seulement visible mais invulnérable
- Dans le contexte thomasien : l'âme fondée dans la gnose est à la fois rayonnante et indestructible
- Ce logion est l'un des plus compatibles avec la théologie catholique de l'Église comme « cité » fondée sur le roc
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.