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Logion 91

Lecture rapide : Les disciples réclament une preuve d'identité ; Jésus les renvoie au « moment » présent qu'ils ne savent pas lire. Bel appel au kairos, mais Thomas refuse toute parole, alors que la foi catholique repose aussi sur un kérygme.


Le texte

Texte français

Ils lui dirent : Dis-nous qui tu es, afin que nous croyions en toi. Il leur dit : Vous sondez le visage du ciel et de la terre, et Celui qui est devant vous, vous ne le connaissez pas, et ce moment-ci, vous ne savez pas l'apprécier.

Copte (translittéré)

pejau naf je joos eron je Ntk nim ¥ina enaRpisteue erok pe jaf nau je tetNRpiraze Mpxo Ntpe mN pkax auw petNpetNMto ebol MpetNsouwnf auw peeikairos te tNsooun an NRpiraze Mmof

English (Lambdin)

They said to him, "Tell us who you are so that we may believe in you." He said to them, "You read the face of the sky and of the earth, but you have not recognized the one who is before you, and you do not know how to read this moment."

Notes de traduction

  • Parallèle avec Luc 12,56 et Matthieu 16,3 (discernement des signes des temps). Thomas reformule la critique en l'adressant non aux foules mais aux disciples eux-mêmes.
  • La demande « dis-nous qui tu es » est paradoxale dans le contexte thomasien : la connaissance de Jésus ne passe pas par une déclaration d'identité mais par la gnose intérieure.
  • « Vous sondez le visage » : le copte utilise ϨⲞⲦϨⲦ (hotht), « examiner, scruter », terme qui implique un effort intellectuel méthodique, ici ironiquement appliqué au ciel et à la terre alors que l'essentiel est sous les yeux.
  • « Ce moment-ci » (copte ⲠⲈⲒⲞⲨⲞⲈⲒϢ, peiouoeish) traduit le grec kairos : le temps opportun, le moment décisif, par opposition au temps chronologique.

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 91 est un dialogue de reconnaissance manquée : les interlocuteurs demandent une identité et reçoivent un reproche. La structure est celle de la chreia polémique, la réponse de Jésus ne satisfait pas la demande mais renverse la perspective. Le parallèle synoptique se trouve en Matthieu 16,2-3 et Luc 12,56 (source Q 12,56) : « Vous savez discerner le visage du ciel, et les signes des temps, vous ne pouvez pas les discerner ? »

La version de Thomas est plus tranchante que celle des synoptiques. Là où Matthieu parle des « signes des temps » (sēmeia tōn kairōn), Thomas parle de « Celui qui est devant vous », une formulation christologique directe qui renvoie au logion 5 (« Connais Celui qui est devant ton visage »). Le reproche n'est pas seulement de ne pas lire les signes, c'est de ne pas reconnaître une personne.

Analyse et interprétation

DeConick rattache ce logion au thème de la cécité spirituelle qui traverse Thomas. Les interlocuteurs scrutent le ciel et la terre, c'est-à-dire le cosmos, la réalité visible, mais ne reconnaissent pas la réalité invisible qui se tient devant eux. Le problème n'est pas un manque d'intelligence mais un mauvais objet d'attention : ils regardent au mauvais endroit.

Gathercole note que la demande « dis-nous qui tu es afin que nous croyions en toi » a un écho johannique (Jn 10,24 : « Si tu es le Christ, dis-le-nous ouvertement »). Mais là où Jean prolonge le dialogue par une réponse christologique positive (« Je vous l'ai dit et vous ne croyez pas », Jn 10,25), Thomas laisse la question sans réponse directe. Jésus ne dit pas qui il est, il reproche aux interlocuteurs de ne pas le voir par eux-mêmes.

Pagels interprète ce logion comme l'illustration du principe fondamental de Thomas : la vérité ne peut pas être transmise par une déclaration, elle doit être reconnue par un acte de perception intérieure. Jésus ne peut pas dire « qui il est » parce que la réponse ne relève pas du langage mais de l'expérience directe.

La formule « ce moment-ci, vous ne savez pas l'apprécier » (kairos) ajoute une dimension temporelle. Il ne s'agit pas seulement de reconnaître une personne mais de reconnaître un temps, un moment de grâce qui passe et ne reviendra pas.

Meyer note que la juxtaposition de l'espace (« le ciel et la terre ») et du temps (« ce moment ») couvre la totalité de l'expérience humaine : les interlocuteurs échouent à lire aussi bien l'espace que le temps. Leur aveuglement est complet.

Regard catholique

L'appel à reconnaître le Christ « devant soi » est un thème central de la foi catholique. Le CEC 515 enseigne que « toute la vie du Christ est Révélation du Père », ses gestes, ses paroles, ses silences révèlent le Père à qui sait voir. L'Évangile de Jean développe longuement ce thème : « Philippe, celui qui m'a vu a vu le Père » (Jn 14,9).

La notion de kairos, le moment opportun, le temps de la grâce, est également importante dans la tradition catholique. Le CEC 1165 enseigne que « l'année liturgique déploie tout le mystère du Christ » et que chaque temps liturgique est un kairos, une occasion de rencontre avec le Christ que le chrétien doit saisir.

Ce logion, dans sa structure, ne contredit pas la doctrine catholique, il exprime, dans le langage propre à Thomas, l'urgence de la reconnaissance du Christ qui est le message même des Évangiles canoniques.

Résonances

L'aveuglement de ceux qui ont Dieu « devant eux » sans le voir est l'un des thèmes les plus poignants de la littérature spirituelle. Les disciples d'Emmaüs marchent avec le Ressuscité sans le reconnaître, et ne le reconnaissent qu'à la « fraction du pain » (Lc 24,30-31). Pascal médite cette cécité dans les Pensées : « Il y a assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir, et assez d'obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire. » Le logion 91 décrit cette même réalité : la vérité se tient devant nous, et nous regardons ailleurs.


Concordance

Parallèles canoniques

Matthieu 16,2-3 :

« Jésus leur répondit : "Le soir venu, vous dites : 'Il va faire beau, car le ciel est rouge.' Et au matin : 'Aujourd'hui, tempête, car le ciel est rouge sombre.' L'aspect du ciel, vous savez l'interpréter ; les signes des temps, non !" »

Luc 12,56 :

« Hypocrites ! Vous savez interpréter l'aspect de la terre et du ciel ; et ce temps-ci, comment ne savez-vous pas l'interpréter ? »

Source Q : Q 12,56

Analyse comparative

Thomas est proche de Luc 12,56 dans la structure : capacité à lire les signes du ciel et de la terre, incapacité à reconnaître le moment présent. Mais Thomas ajoute un élément absent des synoptiques : « Celui qui est devant vous, vous ne le connaissez pas », une formule qui rappelle le logion 5 (« Connais Celui qui est devant ton visage ») et le logion 59 (« Regardez vers Celui qui est vivant »).

Le reproche synoptique est temporel : vous ne savez pas lire « ce temps-ci » (les signes des temps, le kairos). Le reproche thomasien est à la fois temporel et personnel : vous ne reconnaissez ni le moment ni la personne qui est devant vous. Pour Thomas, le moment présent et la présence divine sont indissociables, ne pas reconnaître l'un, c'est manquer l'autre. Cette fusion du kairos et de la parousia (la présence) est caractéristique de l'eschatologie réalisée de Thomas.


Tension avec les évangiles canoniques

Le parallèle avec Mt 16,2-3 et Lc 12,56 est étroit pour la critique du discernement des temps. Mais Thomas ajoute un élément absent des synoptiques : « Celui qui est devant vous, vous ne le connaissez pas », une formule christologique qui rappelle Jn 10,24 mais sans la réponse positive que Jean fournit. Chez les synoptiques, le reproche porte sur l'incapacité à lire les signes des temps ; chez Thomas, il porte sur l'incapacité à reconnaître une personne. La divergence décisive est que Thomas refuse de satisfaire la demande d'identité (« dis-nous qui tu es ») : Jésus ne se déclare pas. Dans les canoniques, Jésus finit toujours par se révéler, par ses paroles (Jn 8,58), ses actes (Jn 11,25-26) ou son enseignement (Mt 16,16-17). Thomas transforme la christologie de révélation en christologie de l'absence.

Interprétation directe

Ce logion est stimulant et, dans sa structure, non hétérodoxe : l'appel à reconnaître le Christ présent est central dans la foi catholique (CEC 515, Jn 14,9). La notion de kairos, le temps de la grâce à ne pas manquer, est pleinement biblique et liturgique (CEC 1165). Ce qui pose question, c'est le refus de Jésus de se déclarer. Dans la perspective thomasienne, la vérité ne peut être dite, elle doit être vue intérieurement. Cette position est séduisante mais insuffisante : la foi catholique repose aussi sur une parole, le kérygme, la confession de foi, et pas seulement sur une expérience intérieure de reconnaissance. Le Christ se laisse connaître par les Écritures, les sacrements et l'Église, pas seulement par l'intuition individuelle.

À retenir

  • Structure non hétérodoxe : reconnaître le Christ présent (CEC 515, Jn 14,9), lire le kairos, temps de la grâce (CEC 1165).
  • Point de vigilance : le refus de Jésus de se déclarer, la vérité qui se voit sans jamais se dire.
  • La foi repose aussi sur une parole (kérygme, confession) et sur les Écritures, les sacrements, l'Église, pas la seule intuition.

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

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