Prologue¶
Lecture rapide : Dès la première ligne, Thomas pose ses termes : ces paroles sont cachées, Jésus est vivant, et l'auteur est son jumeau. Trois mots qui suffisent à dessiner un christianisme parallèle.
Pourquoi ce prologue est important - Il revendique une transmission secrète, en contradiction frontale avec la révélation publique du kérygme apostolique - Le titre « Jésus le Vivant » n'est pas celui du Ressuscité pascal : c'est un Jésus qui n'a jamais cessé de parler, hors de tout cadre narratif de mort et de résurrection - Thomas se présente comme le jumeau de Jésus, une prétention théologique vertigineuse, absente de toute tradition canonique
Le texte¶
Texte français
Voici les paroles cachées que Jésus le Vivant a dites et qu'a transcrites Didyme Judas Thomas.
Copte (translittéré)
naei ne N¥aje echp entaIS etonx joou auw afsxaisou Nqi didumos ioudas cwmas
English (Lambdin)
These are the secret sayings which the living Jesus spoke and which Didymos Judas Thomas wrote down.
Notes de traduction
- Le terme copte n̄šaje ethēp (« paroles cachées ») correspond au grec logoi apokryphoi du P.Oxy 654, ligne 1. Le mot « apocryphe » signifie littéralement « caché », sans la connotation péjorative qu'il prendra plus tard. Mais l'absence de connotation péjorative ne rend pas le terme innocent : qualifier des paroles de Jésus de « cachées », c'est poser d'emblée qu'il existe un enseignement réservé, plus profond que la prédication publique, et que cet enseignement n'a pas été transmis par les Douze.
- « Jésus le Vivant » (Iēsous etonḥ) : le qualificatif « vivant » est central dans l'Évangile de Thomas. Il désigne le Christ ressuscité ou, dans une lecture gnostique, le Jésus qui transcende la mort. Le P.Oxy 654 porte le même titre. Ce qui frappe, c'est ce que le titre ne dit pas : il ne dit pas « Jésus le Crucifié », ni « Jésus le Fils de Dieu ». Le Vivant de Thomas est un maître de sagesse en permanence disponible, pas le Christ pascal dont la mort a racheté le monde.
- « Didyme Judas Thomas » : Didymos (grec) et Thomas (araméen tōmā') signifient tous deux « jumeau ». Dans la tradition syriaque, Thomas est considéré comme le frère jumeau de Jésus. Ce double nom souligne l'importance de Thomas comme dépositaire des enseignements secrets. La gémellité n'est pas anecdotique : elle fonde une prétention d'intimité unique avec Jésus, supérieure à celle de Pierre et des autres apôtres. Le jumeau comprend ce que les Douze n'ont pas compris.
- Mots clés coptes : šaje ethēp (paroles cachées), etonḥ (vivant)
- Variantes textuelles : le P.Oxy 654 (fragment grec, vers 250 apr. J.-C.) est presque identique au prologue copte, avec quelques variantes mineures dans la formulation. Le grec porte logoi apokryphoi là où le copte a n̄šaje ethēp.
Commentaire¶
Ce que le prologue programme¶
Le prologue de Thomas n'est pas un incipit anodin. C'est une déclaration de guerre herméneutique. Trois choix sont posés, chacun lourd de conséquences :
Premièrement : des paroles cachées. Les évangiles canoniques ne connaissent pas de « paroles cachées ». Marc 4,22 dit l'inverse : « Il n'y a rien de caché qui ne doive être manifesté. » La prédication de Jésus dans les synoptiques est publique, sur les places, dans les synagogues, devant les foules. Même les enseignements privés aux disciples (Mt 13,10-17) sont destinés à être proclamés « sur les toits » (Mt 10,27). Thomas pose d'emblée un principe contraire : la vérité la plus profonde est réservée à ceux qui savent l'interpréter. Ce n'est pas la même religion.
Deuxièmement : Jésus le Vivant. L'expression est attestée dans le Nouveau Testament (Ap 1,18 : « Je suis le Vivant »), mais dans un contexte de résurrection : « J'étais mort, et voici, je suis vivant. » Thomas ne dit pas cela. Son « Jésus le Vivant » n'a pas traversé la mort, il parle, sans cadre narratif, sans Passion, sans tombeau vide. Le kérygme pascal (1 Co 15,3-5 : « Christ est mort pour nos péchés, il a été enseveli, il est ressuscité le troisième jour ») est absent. Ce silence est une amputation théologique majeure.
Troisièmement : Thomas le jumeau. La tradition syriaque orientale (Actes de Thomas, IIIe siècle) fait de Judas Thomas le frère jumeau de Jésus, une prétention qui n'a aucun fondement dans les textes canoniques. Pierre confesse Jésus en public (Mt 16,16) ; Thomas le comprend en secret. Pierre reçoit les clés du Royaume (Mt 16,19) ; Thomas reçoit les paroles cachées. Le prologue fonde une autorité rivale à celle de la tradition apostolique.
Regard catholique¶
Le prologue de Thomas est le point où le désaccord avec la foi catholique est le plus net, et le plus honnête. Il ne triche pas : il annonce clairement que ce texte repose sur une transmission secrète, une christologie sans Croix, et une autorité alternative à Pierre.
Le CEC 74 enseigne que « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité ». La révélation chrétienne est universelle, publique, offerte à tous, pas réservée à une élite d'interprètes. Le Concile de Trente (session IV, 1546) a défini le canon des Écritures précisément pour trancher la question de l'autorité textuelle : quels textes transmettent fidèlement la Parole de Dieu ? Thomas a été exclu, non par arbitraire, mais parce que sa prémisse (des paroles cachées, une autorité secrète) contredit le principe même de la révélation chrétienne.
Ce que le prologue révèle malgré lui¶
Paradoxalement, le prologue de Thomas confirme quelque chose d'important pour la foi catholique : la tradition apostolique a dû se constituer contre des alternatives. L'existence de Thomas prouve que le canon n'est pas tombé du ciel, il est le résultat d'un discernement ecclésial, long et parfois douloureux, sur ce qui était fidèle à la mémoire du Christ. Ce discernement est lui-même un acte de foi.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Le prologue de Thomas contredit frontalement trois piliers de la tradition canonique. Premièrement, la révélation publique : les synoptiques et Jean présentent l'enseignement de Jésus comme destiné à tous (« Allez, de toutes les nations faites des disciples », Mt 28,19) ; Thomas le réserve à ceux qui « trouvent l'interprétation ». Deuxièmement, le kérygme pascal : Paul résume la foi en « Christ est mort, il a été enseveli, il est ressuscité » (1 Co 15,3-5) ; le prologue de Thomas ne mentionne ni mort ni résurrection, Jésus est simplement « le Vivant » qui parle. Troisièmement, l'autorité apostolique : les canoniques fondent l'Église sur Pierre et les Douze ; Thomas fonde une tradition rivale sur un « jumeau » qui a reçu ce que les autres n'ont pas compris.
Interprétation directe¶
Le prologue est le texte le plus théologiquement chargé de tout le recueil, parce qu'il dit la vérité sur ce qu'est Thomas : un christianisme parallèle, fondé sur le secret plutôt que sur la proclamation, sur la compréhension plutôt que sur la foi, sur un rapport d'intimité privée avec Jésus plutôt que sur la communion ecclésiale. Cela ne rend pas Thomas sans valeur, mais cela interdit de le lire comme un « cinquième évangile » compatible avec les quatre autres. Le prologue lui-même le dit : ces paroles sont cachées. Elles n'ont pas vocation à s'ajouter au kérygme, elles s'y substituent.
À retenir¶
- « Paroles cachées » : le prologue revendique une transmission secrète, en rupture avec la révélation publique du Nouveau Testament
- « Jésus le Vivant » : un Christ sans Passion, sans Croix, sans Résurrection narrative, un maître de sagesse permanent
- « Didyme Judas Thomas » : le jumeau fonde une autorité rivale à Pierre et aux Douze
- Le prologue programme tout le recueil : ce qui suit n'est pas un récit à croire mais une énigme à résoudre
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.