Logion 38¶
Lecture rapide : Vous avez longtemps désiré entendre ces paroles, et vous n'avez personne d'autre pour les entendre. Il y aura des jours où vous me chercherez, et vous ne me trouverez pas.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Bien des fois vous avez désiré entendre ces paroles que je vous dis, et vous n'avez personne d'autre de qui les entendre. Il y aura des jours où vous me chercherez et ne me trouverez pas.
Copte (translittéré)
peje IS je xax Nsop atetN Repicumei eswtM aneei¥aje naei e+jw Mmoou nhtN auw mNthtN keoua esotmou NtootF ouN xNxo ou na¥wpe NtetN¥ine Nswei te tnaxe an eroei
English (Lambdin)
(38) Jesus said, "Many times have you desired to hear these words which I am saying to you, and you have no one else to hear them from. There will be days when you will look for me and will not find me."
Notes de traduction
- Parallèle partiel avec Mt 13, 17 / Lc 10, 24 : « Beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l'ont pas vu. » Mais Thomas applique la parole aux disciples eux-mêmes, non aux prophètes passés.
- « Vous n'avez personne d'autre de qui les entendre » : affirmation de l'unicité de la révélation de Jésus dans Thomas. Il n'y a pas de substitut, pas de tradition de remplacement.
- « Il y aura des jours où vous me chercherez et ne me trouverez pas » : écho à Jn 7, 34 et 13, 33. Le ton est eschatologique, annonce d'une absence future qui rend l'écoute présente d'autant plus urgente.
- Le P.Oxy 655 pourrait couvrir la fin de ce logion, mais le fragment est très lacunaire à cet endroit.
- Ce logion crée une tension avec le logion 2 (« Que celui qui cherche ne cesse de chercher ») : ici, la recherche n'aboutira pas toujours. Le temps de la révélation est limité.
- Mots clés coptes : epithumei (désirer, emprunt au grec epithymia), šine (chercher), ḥe (trouver), šaje (paroles)
- Variantes textuelles : le P.Oxy 655 est fragmentaire pour ce logion. Les traces conservées sont compatibles avec le copte.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 38 est un dit de révélation et d'avertissement. La première partie a un parallèle en Matthieu 13,17 et Luc 10,24 (source Q 10,24) : « Beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez et ne l'ont pas vu, entendre ce que vous entendez et ne l'ont pas entendu. » La seconde partie rappelle Jean 7,34 et 13,33 : « Vous me chercherez, et vous ne me trouverez pas. »
La forme combine la béatitude (vous avez le privilège d'entendre) et la menace (un jour, vous ne pourrez plus). C'est une structure de kairos, le moment favorable qui ne durera pas éternellement.
Analyse et interprétation¶
Le logion 38 introduit une urgence temporelle dans un recueil qui, par ailleurs, tend vers l'eschatologie réalisée (le Royaume est déjà là). DeConick y voit un vestige de la théologie du noyau primitif, où la présence de Jésus était perçue comme limitée dans le temps, une fenêtre d'opportunité qui se fermerait avec son départ.
Patterson note la dimension exclusive de la première partie : « vous n'avez personne d'autre de qui les entendre ». Jésus est la seule source de ces paroles. Cette exclusivité est cohérente avec l'ensemble de Thomas, qui ne reconnaît aucune autre médiation entre l'homme et la vérité que les paroles de Jésus.
Meyer souligne la tonalité élégiaque de la seconde partie : « il y aura des jours où vous me chercherez et ne me trouverez pas ». C'est une prophétie d'absence, un avertissement que la présence du maître n'est pas garantie. Dans le contexte d'une communauté qui vivait après la mort de Jésus, ce logion exprime la nostalgie de la présence directe et l'urgence de saisir l'enseignement tant qu'il est accessible.
Gathercole rapproche cette urgence de la parabole du logion 21 (le grain mûr qui doit être moissonné immédiatement) : dans Thomas, la lucidité spirituelle exige un timing, il y a un moment pour comprendre, et ce moment peut passer.
Regard catholique¶
L'idée que la présence du Christ est un don temporel à saisir est compatible avec la théologie catholique du kairos. Le CEC 2659 enseigne que « le temps est entre les mains du Père » et que « c'est dans le présent que nous le rencontrons ». L'urgence de la conversion, « aujourd'hui, si vous entendez sa voix, n'endurcissez pas vos cœurs » (He 3,7-8), est un thème constant de la prédication catholique.
Cependant, la tradition catholique enseigne aussi que le Christ est toujours présent dans les sacrements, dans la Parole proclamée, dans la communauté rassemblée (Mt 18,20 ; CEC 1373 sur la présence réelle dans l'Eucharistie). Le « vous ne me trouverez pas » de Thomas contredit cette présence permanente que la théologie catholique affirme.
Résonances¶
L'avertissement « il y aura des jours où vous me chercherez et ne me trouverez pas » résonne avec l'expérience de la « nuit obscure », ces périodes de sécheresse spirituelle où Dieu semble absent. Jean de la Croix a consacré deux traités entiers à cette expérience. Thérèse de Lisieux, dans ses derniers mois, a vécu une nuit de la foi si intense qu'elle disait ne plus croire au ciel. Mère Teresa de Calcutta a traversé cinquante ans de « nuit obscure », cherchant Dieu sans le trouver, continuant à servir les pauvres dans un silence divin total. Le logion 38, dans sa simplicité, touche à cette expérience universelle de l'absence de Dieu, et à l'urgence de le chercher maintenant.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Matthieu 13,17 :
« En vérité, je vous le dis : beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l'ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l'ont pas entendu. »
Luc 10,24 :
« Je vous le dis : beaucoup de prophètes et de rois ont voulu voir ce que vous voyez, et ne l'ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l'ont pas entendu. »
Jean 7,34 :
« Vous me chercherez et ne me trouverez pas ; et là où je suis, vous ne pouvez venir. »
Jean 13,33 :
« Petits enfants, je suis encore avec vous pour un peu de temps. Vous me chercherez, et, comme j'ai dit aux Juifs : "Là où je vais, vous ne pouvez venir." »
Source Q : Q 10,24
Analyse comparative¶
La première partie du logion est parallèle à Q 10,24 (Matthieu 13,17 ; Luc 10,24) : le privilège de ceux qui entendent les paroles de Jésus, que d'autres ont désiré entendre sans y parvenir. Mais Thomas modifie le sens : chez les synoptiques, ce sont les prophètes et les rois du passé qui ont désiré en vain ; chez Thomas, ce sont les disciples eux-mêmes qui ont « souvent » désiré ces paroles.
La seconde partie, « il y aura des jours où vous me chercherez et ne me trouverez pas », est un parallèle clair de Jean 7,34 et 13,33. Thomas combine donc une tradition Q avec une tradition johannique, ce qui est relativement rare dans le recueil. Pour Koester, cette combinaison suggère que Thomas puise dans un fonds de traditions orales plus large que les synoptiques seuls. Pour Goodacre, la présence d'éléments à la fois synoptiques et johanniques prouve que Thomas connaît les évangiles canoniques et les compile.
Tension avec les évangiles canoniques¶
La première partie est parallèle à Q 10,24 (Mt 13,17 ; Lc 10,24), mais avec un déplacement significatif : chez les synoptiques, ce sont « les prophètes et les justes » du passé qui ont désiré voir sans y parvenir ; chez Thomas, ce sont les disciples eux-mêmes qui ont « souvent désiré entendre ces paroles ». Le privilège est reformulé en urgence. La seconde partie (Jn 7,34 ; 13,33 : « vous me chercherez et ne me trouverez pas ») est compatible avec Jean, mais contredit la promesse de présence permanente du Christ dans l'Église : Mt 28,20 (« je suis avec vous tous les jours ») et Mt 18,20 (« là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux »). Thomas affirme une absence future que la théologie catholique de la présence eucharistique et sacramentelle dément.
Interprétation directe¶
Ce logion pose un problème théologique sérieux. L'affirmation « il y aura des jours où vous me chercherez et ne me trouverez pas » est recevable comme description de la nuit obscure mystique, mais inacceptable comme doctrine ecclésiologique. Le Christ est toujours présent dans les sacrements, dans la Parole proclamée, dans la communauté rassemblée (CEC 1373). Thomas nie cette présence permanente au profit d'une révélation ponctuelle et fragile, une fenêtre de kairos qui se referme. C'est une théologie de la rareté là où la foi catholique confesse une théologie de l'abondance.
À retenir¶
- Le logion introduit une urgence temporelle rare dans Thomas : la présence de Jésus est limitée, saisir ses paroles maintenant
- « Vous n'avez personne d'autre » : l'exclusivité de la révélation thomasienne est affirmée sans ambiguïté
- Thomas combine ici matériel Q (Mt 13,17 / Lc 10,24) et johannique (Jn 7,34), rare dans le recueil
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.