Logion 36¶
Lecture rapide : Ne vous souciez pas, du matin au soir et du soir au matin, de ce que vous revêtirez.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Ne vous souciez pas, du matin au soir et du soir au matin, de ce que vous revêtirez.
Copte (translittéré)
peje IS mNfi roou¥ jin xtooue ¥a rouxe auw jin xirouxe ¥a xtooue je ou pe
etnataaf xiwt thutN
English (Lambdin)
(36) Jesus said, "Do not be concerned from morning until evening and from evening until morning about what you will wear."
Notes de traduction
- Parallèle avec Mt 6, 25-34 et Lc 12, 22-31 (le discours sur la Providence). La version copte de Thomas est extrêmement concise, une seule phrase, alors que les Synoptiques développent longuement le thème avec les lis des champs et les oiseaux du ciel.
- Le P.Oxy 655 (fragment grec, vers 250 apr. J.-C.) contient une version beaucoup plus longue de ce logion, proche de la version synoptique : « Ne vous inquiétez pas du matin au soir ni du soir au matin, ni de votre nourriture, ce que vous mangerez, ni de votre vêtement, ce que vous revêtirez. Vous êtes bien supérieurs aux lis qui ne cardent ni ne filent. Et vous, quand vous n'avez pas de vêtement, que revêtirez-vous ? Qui pourrait ajouter à votre stature ? C'est lui-même qui vous donnera votre vêtement. »
- La brièveté de la version copte par rapport au grec est frappante. Elle peut s'expliquer de deux façons : soit le copiste a abrégé, soit le fragment grec représente une version secondaire et expansée.
- Mots clés coptes : fi n̄roouš (se soucier/s'inquiéter), ḥōōse (vêtement/ce qu'on revêt)
- Variantes textuelles : le P.Oxy 655 est le fragment le plus important pour ce logion. La différence de longueur entre le copte et le grec est l'un des arguments majeurs dans le débat sur la priorité textuelle (le copte abrège-t-il le grec, ou le grec développe-t-il le copte ?).
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 36 est un dit de sagesse sur le détachement vestimentaire, une version extrêmement abrégée de Matthieu 6,25-34 et Luc 12,22-31 (source Q 12,22-31), le célèbre passage sur les lis des champs et les oiseaux du ciel : « Ne vous inquiétez pas de ce que vous mangerez ni de ce que vous porterez. »
La version copte de Thomas est la plus brève de toutes les versions connues : elle se limite au souci du vêtement, sans mentionner la nourriture, les lis des champs ni les oiseaux du ciel. En revanche, la version grecque du P.Oxy. 655 est beaucoup plus longue et contient des éléments proches du texte synoptique, incluant les lis et une réflexion sur la croissance.
Analyse et interprétation¶
La brièveté de la version copte a fait couler beaucoup d'encre. Koester considère que la version grecque (P.Oxy. 655) est plus primitive et que le copiste copte a abrégé le texte. Goodacre et Gathercole proposent le contraire : la version copte est un résumé de la source Q, et la version grecque est un stade intermédiaire entre Q et le copte.
Quelle que soit l'histoire rédactionnelle, le message est clair : ne pas se soucier des vêtements. Dans le contexte de Thomas, le vêtement a une signification symbolique forte (cf. logia 21, 37) : il représente le corps, l'identité sociale, le « moi » extérieur. « Ne vous souciez pas de ce que vous revêtirez » peut donc être lu à deux niveaux : littéralement (ne pas s'inquiéter de l'apparence) et symboliquement (ne pas s'attacher à l'identité corporelle).
DeConick note que le souci du vêtement, « du matin au soir et du soir au matin », décrit une anxiété permanente, un tourment qui occupe toute la vie. Thomas invite à une libération radicale de cette anxiété.
Regard catholique¶
L'enseignement sur la Providence divine, « ne vous inquiétez pas », est pleinement canonique et central dans la spiritualité catholique. Le CEC 305 enseigne que « la Providence divine est la disposition par laquelle Dieu conduit ses créatures vers leur perfection ultime ». Le CEC 2547 rappelle que « le Seigneur nous demande de ne pas nous inquiéter du lendemain » et cite Matthieu 6,25-34.
La tradition spirituelle catholique a développé cette confiance dans la Providence sous de multiples formes : l'abandon à Dieu de Charles de Foucauld, le « fiat » de Thérèse de Lisieux, la « sainte indifférence » d'Ignace de Loyola. Le logion 36, dans sa brièveté, rejoint cette grande tradition.
Résonances¶
L'injonction à ne pas se soucier du vêtement, et par extension de l'apparence, prend une résonance particulière dans une société obsédée par l'image. François d'Assise, en se dépouillant publiquement de ses vêtements devant l'évêque d'Assise, a donné à ce logion une illustration dramatique. Les moines zen portent tous la même robe noire, précisément pour ne plus se soucier de ce qu'ils revêtiront. Et Diogène le Cynique, vivant dans son tonneau vêtu d'un simple manteau, incarnait déjà cette liberté que Thomas recommande.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Matthieu 6,25-34 :
« C'est pourquoi je vous dis : ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez... Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent... Observez les lis des champs, comme ils poussent... »
Luc 12,22-31 :
« C'est pourquoi je vous dis : ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez... »
Source Q : Q 12,22-31
Analyse comparative¶
Le contraste entre Thomas et les synoptiques est ici maximal. Là où Matthieu/Luc développent un long enseignement (les oiseaux du ciel, les lis des champs, le Père qui nourrit), Thomas réduit tout à une seule phrase lapidaire sur le vêtement. La version copte de Thomas est la plus courte de toutes les versions connues du logion.
Cependant, le P.Oxy. 655 (fragment grec d'Oxyrhynque) conserve une version beaucoup plus longue, proche des synoptiques, avec les oiseaux et les lis. Cela suggère que le texte copte a été abrégé par rapport à un original plus développé. Pour Gathercole, cette divergence entre le grec et le copte montre que le texte de Thomas a subi des modifications au cours de sa transmission. Pour Patterson, les deux versions coexistaient dans la tradition thomasienne.
Tension avec les évangiles canoniques¶
La tension est surtout une tension par omission. Matthieu 6,25-34 et Luc 12,22-31 développent longuement le motif de la Providence divine : les oiseaux du ciel, les lis des champs, le Père céleste qui nourrit et vêt ses créatures. Thomas supprime tout l'argument théologique de la Providence et ne retient que l'injonction nue : « ne vous souciez pas de ce que vous revêtirez ». Sans le fondement de la bonté providentielle du Père (Mt 6,26.30.32), l'injonction de Thomas ressemble davantage à un conseil stoïcien de détachement qu'à un acte de confiance en Dieu. Le P.Oxy 655, plus long, conserve les éléments providentiels, ce qui confirme que c'est le copiste copte qui a opéré cette réduction.
Interprétation directe¶
L'injonction au détachement vestimentaire est canonique et bonne. Mais la version copte de Thomas, en supprimant le motif de la Providence, transforme un acte de foi en un exercice d'ascèse. La différence est capitale : chez Matthieu, on ne s'inquiète pas parce que le Père prend soin de nous ; chez Thomas, on ne s'inquiète pas parce que le vêtement (le corps, l'identité sociale) ne mérite pas qu'on s'y attache. L'un est une confiance filiale, l'autre un détachement gnostique. Le théologien catholique préférera nettement la version longue, où la liberté naît de la confiance, non du mépris.
À retenir¶
- La version copte est la plus courte de toutes, une seule phrase là où Matthieu déploie dix versets avec les lis et les oiseaux
- Le P.Oxy 655 (grec) est beaucoup plus long, écart révélateur sur l'histoire de la transmission du texte
- Dans Thomas, le vêtement a une valeur symbolique : se soucier de ce qu'on revêt, c'est s'attacher à l'identité corporelle et sociale
- L'adverbe « du matin au soir et du soir au matin » décrit une anxiété qui ne connaît pas de relâche, Thomas vise une libération totale de cette emprise, non une simple modération
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.