Annexe : Les fragments grecs d'Oxyrhynque¶
« Paroles de Jésus. »
Titre donné par Grenfell et Hunt au premier fragment, 1897
Avant la découverte du manuscrit copte de Nag Hammadi en 1945, l'Évangile de Thomas n'était pas tout à fait inconnu. On en possédait déjà trois fragments, en grec, exhumés un demi-siècle plus tôt des décharges d'une ville antique d'Égypte. Ces fragments sont la base matérielle de presque tout l'argument textuel de ce livre : ils prouvent que Thomas circulait en grec dès le début du IIIe siècle, et ils permettent, sur une trentaine de logia, de comparer une version antérieure de plus d'un siècle au texte copte.
Oxyrhynque¶
Oxyrhynque était une cité de Moyenne-Égypte. À la fin du XIXe siècle, deux universitaires d'Oxford, Bernard P. Grenfell et Arthur S. Hunt, y entreprirent des fouilles qui mirent au jour des dizaines de milliers de papyrus, jetés dans les monceaux d'ordures de la ville et conservés par la sécheresse du climat. Parmi eux, trois fragments portaient des paroles de Jésus qui ne correspondaient à aucun évangile connu.
Le premier, P.Oxy 1, fut découvert le 12 janvier 1897, dès la première campagne. Grenfell et Hunt le publièrent la même année sous le titre LOGIA IESOU : Sayings of Our Lord from an Early Greek Papyrus. Ils ne pouvaient pas savoir qu'ils tenaient des fragments d'un évangile entier : ce n'est qu'après 1945, une fois le texte copte complet disponible, qu'on put identifier ces trois fragments comme des morceaux de l'Évangile de Thomas.
Les trois fragments¶
| Fragment | Datation | Contenu |
|---|---|---|
| P.Oxy 654 | vers 250 | Prologue et logia 1 à 7 |
| P.Oxy 1 | peu après 200 | Logia 26 à 30, 77.2, 31 à 33 |
| P.Oxy 655 | vers 250 | Logia 36 à 39 |
À eux trois, ces fragments couvrent moins de trente logia sur cent quatorze. P.Oxy 1 est le plus ancien, copié peu après l'an 200, soit environ cent quarante ans avant le manuscrit copte de Nag Hammadi (vers 340). C'est cet écart chronologique qui donne aux fragments leur valeur critique : là où grec et copte se recoupent, on peut observer l'évolution du texte.
Ce que le grec révèle contre le copte¶
Sur plusieurs logia, la version grecque, pourtant plus ancienne, préserve un état du texte que le copte a modifié. Quatre cas sont décisifs et font l'objet d'une frise chronologique dans le corps du livre.
Au logion 2, le grec de P.Oxy 654 conserve une cinquième étape, « se reposer », que le copte omet. Trois témoins anciens (l'Évangile des Hébreux, Clément d'Alexandrie, P.Oxy 654) convergent contre le manuscrit copte, ce qui suggère une omission éditoriale tardive.
Au logion 3, le grec situe le Royaume « sous la terre » là où le copte lit « dans la mer », et ajoute la mention « le Royaume des cieux » : le dispositif géographique anti-dualiste de la parole a été retouché.
Au logion 5, P.Oxy 654 porte une phrase entière, « rien d'enterré qui ne sera ressuscité », totalement absente du copte. La charge est théologique majeure : le copte a effacé une allusion à la résurrection, cohérente avec le silence général de Thomas sur ce point.
Au logion 30, le copte, probablement corrompu, parle de « trois dieux », quand le grec de P.Oxy 1 lit « sans Dieu ». La transmission du texte est ici visiblement défaillante.
Un dernier cas mérite mention : dans P.Oxy 1, la parole qui devrait correspondre au logion 33 copte est si différente qu'il s'agit en réalité d'un dit distinct, sans équivalent dans le manuscrit copte.
Conclusion¶
Les fragments d'Oxyrhynque interdisent de traiter le manuscrit copte comme un texte figé et fiable. Thomas a circulé, a été traduit, retouché, abrégé. Le grec, plus ancien, est parfois plus proche de la source ; le copte, plus tardif, porte la marque d'une communauté qui a fait des choix. C'est la seule critique textuelle possible sur Thomas, et elle repose tout entière sur ces trois morceaux de papyrus retrouvés dans une décharge égyptienne.
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.