Logion 89¶
Lecture rapide : « Pourquoi laver le dehors de la coupe ? » Le même Créateur a fait le dedans et le dehors. Argument irréprochable, mais Thomas s'en sert pour abandonner l'extérieur, là où l'Évangile demande de purifier les deux.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Pourquoi lavez-vous le dehors de la coupe ? Ne comprenez-vous pas que celui qui a créé le dedans est aussi celui qui a créé le dehors ?
Copte (translittéré)
peje IS je etbe ou tetNeiwe Mpsa n bol Mppothrion tetNRnoei an je pentaxtamio Mpsa nxoun Ntof on pentaftamio Mpsa nbol
English (Lambdin)
Jesus said, "Why do you wash the outside of the cup? Do you not realize that he who made the inside is the same one who made the outside?"
Notes de traduction
- Parallèle avec Matthieu 23,25-26 et Luc 11,39-40. Thomas conserve la métaphore de la coupe mais en simplifie radicalement l'argumentation.
- Dans les synoptiques, la coupe est une métaphore de l'hypocrisie pharisienne (pureté extérieure, impureté intérieure). Dans Thomas, l'argument est cosmologique : le même Créateur a fait l'intérieur et l'extérieur.
- Le copte ⲀⲠⲞⲦ (apot), emprunté au grec poterion, désigne la coupe ou le calice.
- La question rhétorique invite à dépasser la dualité dedans/dehors, un thème récurrent dans Thomas (cf. logia 22, 89, 113).
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 89 est un dit polémique à forme de question rhétorique, dirigé contre la piété formaliste. Le parallèle synoptique est direct et étroit : Matthieu 23,25-26 et Luc 11,39-40 (source Q 11,39-40). La métaphore de la coupe propre à l'extérieur et sale à l'intérieur est identique dans les quatre sources, Thomas, Matthieu, Luc et Q.
Mais Thomas modifie l'argument. Chez Luc, l'argument est moral : « Insensés ! Celui qui a fait l'extérieur n'a-t-il pas fait aussi l'intérieur ? » (Lc 11,40). La logique est la même, le Créateur a fait l'intérieur et l'extérieur, donc les deux doivent être purifiés. Mais chez Thomas, la pointe est plus métaphysique que morale : le rappel que le dedans et le dehors ont le même Créateur sert à démontrer l'absurdité de ne purifier que l'un des deux.
Analyse et interprétation¶
Gathercole note que la version de Thomas est la plus proche de Luc 11,40, ce qui renforce l'hypothèse d'une dépendance de Thomas par rapport aux synoptiques, ou d'une source Q commune. Koester, au contraire, voit dans la simplicité de la formulation de Thomas un indice d'antériorité.
DeConick rattache ce logion au thème récurrent de Thomas sur l'unité du dedans et du dehors (logion 3 : « le Royaume est le dedans et le dehors de vous » ; logion 22 : « faire le dedans comme le dehors »). La critique de Thomas n'est pas seulement dirigée contre l'hypocrisie (comme chez les synoptiques), elle est dirigée contre toute séparation entre intérieur et extérieur. Purifier seulement l'extérieur, c'est nier l'unité fondamentale de la personne.
Meyer insiste sur l'argument théologique implicite : si Dieu a créé le dedans et le dehors, alors la dualité intérieur/extérieur est une illusion, ou du moins, une division que l'homme ne devrait pas entretenir. La purification authentique est totale ou n'est pas.
Regard catholique¶
La critique de l'hypocrisie religieuse est pleinement canonique et la tradition catholique l'a reçue sans réserve. Le CEC 2563 enseigne que « le cœur est le lieu de la vérité, là où nous choisissons la vie ou la mort ». Jésus lui-même, dans les Évangiles canoniques, dénonce abondamment ceux qui « nettoient l'extérieur de la coupe et du plat, mais qui à l'intérieur sont pleins de rapine et d'intempérance » (Mt 23,25).
L'argument théologique de Thomas (le même Créateur a fait l'intérieur et l'extérieur) est, de plus, parfaitement orthodoxe. Le CEC 290 affirme que « Dieu a créé le monde selon sa sagesse » et que la création est une, il n'y a pas un dieu de l'intérieur et un dieu de l'extérieur.
Résonances¶
Thérèse d'Ávila, dans le Chemin de perfection, met en garde les religieuses contre une dévotion de façade : les heures de prière, l'habit monastique, les pratiques de piété ne valent rien si le cœur reste divisé. Bernard de Clairvaux dénonce les moines qui « portent la tunique de moine mais pas le cœur de moine ». Et le pape François, dans son insistance sur la « conversion pastorale », rappelle sans cesse que l'Église ne doit pas être un « musée de saints » mais un « hôpital de campagne », un lieu où l'intérieur et l'extérieur coïncident.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Matthieu 23,25-26 :
« Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous purifiez l'extérieur de la coupe et du plat, alors que l'intérieur est rempli de rapine et d'intempérance. Pharisien aveugle ! purifie d'abord l'intérieur de la coupe, afin que l'extérieur aussi devienne pur. »
Luc 11,39-40 :
« Le Seigneur lui dit : "Vous, les pharisiens, c'est l'extérieur de la coupe et du plat que vous purifiez, mais votre intérieur est plein de rapacité et de méchanceté. Insensés ! Celui qui a fait l'extérieur n'a-t-il pas fait aussi l'intérieur ?" »
Source Q : Q 11,39-40
Analyse comparative¶
Thomas est plus proche de Luc que de Matthieu sur ce logion. Luc 11,40 dit : « Celui qui a fait l'extérieur n'a-t-il pas fait aussi l'intérieur ? », une formulation quasiment identique à Thomas : « Celui qui a créé le dedans est aussi celui qui a créé le dehors. » Matthieu, lui, ne mentionne pas le Créateur ; il dit simplement de purifier l'intérieur.
Cependant, Thomas est plus bref que les deux synoptiques : il n'y a pas d'invective (« Malheur à vous »), pas de « scribes et pharisiens hypocrites », pas de description du contenu de la coupe (rapine, intempérance). Le logion est réduit à son noyau : l'image de la coupe et l'argument théologique de l'unité du Créateur. Pour Koester, cette brièveté indique une forme primitive. Pour Goodacre, Thomas a condensé le matériel synoptique.
L'argument théologique est intéressant : l'unité du Créateur (« celui qui a créé le dedans est aussi celui qui a créé le dehors ») implique que la distinction intérieur/extérieur est artificielle. C'est un argument contre le ritualisme, si le même Dieu a créé l'intérieur et l'extérieur, la purification extérieure seule est absurde. Cet argument est cohérent avec la critique thomasienne du jeûne, de la prière et de l'aumône (logion 14).
Tension avec les évangiles canoniques¶
Le parallèle avec Mt 23,25-26 et Lc 11,39-40 est direct et la convergence est forte. La divergence est dans l'usage que Thomas fait de cet argument. Chez Matthieu, la critique de la coupe vise l'hypocrisie des pharisiens et s'inscrit dans un appel à la conversion morale ; chez Thomas, le même argument sert un programme plus vaste de dissolution de toute dualité intérieur/extérieur (cf. logia 22, 113), qui débouche sur le rejet des pratiques rituelles elles-mêmes (logion 14 : condamnation du jeûne, de la prière et de l'aumône). Les synoptiques critiquent le formalisme pour appeler à une piété authentique ; Thomas critique le formalisme pour supprimer la piété extérieure.
Interprétation directe¶
Ce logion, pris isolément, est parfaitement orthodoxe : la critique de l'hypocrisie religieuse est canonique (Mt 23,25-26) et l'argument théologique (un seul Créateur pour le dedans et le dehors) est irréprochable (CEC 290). Le problème surgit quand on le lit dans le système thomasien : ce qui justifie chez les synoptiques une purification totale (intérieure et extérieure) justifie chez Thomas l'abandon de la purification extérieure. La tradition catholique maintient les deux : le cœur et le geste, l'intériorité et le sacrement. Rejeter l'extérieur au nom de l'intérieur est une erreur aussi grave que l'inverse.
À retenir¶
- Pris isolément, parfaitement orthodoxe : critique de l'hypocrisie (Mt 23,25-26), un seul Créateur du dedans et du dehors (CEC 290).
- Dans le système thomasien, l'argument sert à abandonner la purification extérieure.
- L'Église tient les deux : le cœur et le geste, l'intériorité et le sacrement.
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.