Logion 47¶
Lecture rapide : On ne monte pas deux chevaux, on ne bande pas deux arcs. Un serviteur ne sert pas deux maîtres. On ne mélange pas vin vieux et vin nouveau, ni vieilles outres et vin nouveau, ni vieille pièce et vêtement neuf.
Le texte¶
Texte français
Jésus a dit : Il n'est pas possible qu'un homme monte deux chevaux, qu'il bande deux arcs ; et il n'est pas possible qu'un serviteur serve deux maîtres, sinon il honorera l'un et il outragera l'autre. Jamais homme ne boit du vin vieux et ne désire aussitôt boire du vin nouveau. Et l'on ne verse pas du vin nouveau dans de vieilles outres, de peur qu'elles n'éclatent ; et l'on ne verse pas de vin vieux dans une outre neuve, de peur qu'elle ne le gâte. On ne coud pas une vieille pièce à un vêtement neuf, car cela se déchirerait.
Copte (translittéré)
peje IS je mN qom Nteourwme telo axto snau Nfjwlk Mpite sNte auw mN qom Nte ouxmXAL ¥M¥e joeis snau h fnaRtima Mpoua auw pkeoua fna Rxubrize Mmof mare rwme se Rpas auw Nteunou Nfepicumei asw hrp Bbrre auw maunouj hrp BbRre eas kos Nas jekaas Nnoupwx auw mau nej hrp Nas easkos BbRre ¥ina je neftekaf maujLq toeis Nas a¥thn N¥aei epei oun oupwx na¥wpe
English (Lambdin)
Jesus said, "It is impossible for a man to mount two horses or to stretch two bows. And it is impossible for a servant to serve two masters; otherwise, he will honor the one and treat the other contemptuously. No man drinks old wine and immediately desires to drink new wine. And new wine is not put into old wineskins, lest they burst; nor is old wine put into a new wineskin, lest it spoil it. An old patch is not sewn onto a new garment, because a tear would result."
Notes de traduction
- Ce logion est une collection de proverbes sur l'incompatibilité, combinant plusieurs paroles synoptiques : Mt 6, 24 / Lc 16, 13 (deux maîtres) ; Mc 2, 21-22 / Mt 9, 16-17 / Lc 5, 36-39 (vin et outres, pièce et vêtement).
- Thomas ajoute deux images absentes des canoniques : monter deux chevaux et bander deux arcs. Ces métaphores militaires ou équestres élargissent le propos au-delà du contexte religieux.
- La préférence pour le vin vieux (Lc 5, 39) est ici intégrée dans la séquence, là où les autres synoptiques la séparent ou l'omettent.
- Le sens global est celui de l'unicité du chemin spirituel : on ne peut servir deux voies à la fois.
Commentaire¶
Contexte et forme littéraire¶
Le logion 47 est un dit composite qui rassemble au moins quatre unités proverbiales : (a) les deux chevaux et les deux arcs ; (b) les deux maîtres ; © le vin vieux et le vin nouveau ; (d) la vieille pièce et le vêtement neuf. Les parallèles synoptiques sont nombreux : les deux maîtres (Mt 6,24 ; Lc 16,13 ; source Q 16,13), le vin nouveau et les vieilles outres (Mt 9,16-17 ; Mc 2,21-22 ; Lc 5,36-39), la pièce et le vêtement (Mt 9,16 ; Mc 2,21).
La première image (les deux chevaux, les deux arcs) est propre à Thomas, un ajout qui renforce le thème de l'impossibilité de la division. La forme d'ensemble est celle du catalogue proverbial, une accumulation d'images convergentes vers un seul message.
Analyse et interprétation¶
Le thème unificateur de toutes ces images est l'incompatibilité des contraires. On ne peut pas servir deux maîtres, mêler l'ancien et le nouveau, combiner deux loyautés. Le message est celui du choix radical, de l'engagement total, sans compromis ni demi-mesure.
DeConick interprète l'ensemble comme un plaidoyer pour la rupture avec l'ancienne dispensation (le judaïsme synagogal, les pratiques rituelles) au profit de la nouvelle voie thomasienne. Le « vin vieux » est la tradition religieuse établie ; le « vin nouveau » est l'enseignement de Jésus.
Patterson note cependant une particularité de Thomas : « Jamais homme ne boit du vin vieux et ne désire aussitôt boire du vin nouveau. » Luc 5,39 dit la même chose : « Personne, après avoir bu du vin vieux, ne veut du nouveau, car il dit : Le vieux est bon. » C'est un réalisme psychologique : la tradition est confortable, familière, rassurante. L'attrait du nouveau exige un arrachement que peu sont prêts à consentir.
Meyer souligne que l'image des deux chevaux est originale et puissante : monter deux chevaux à la fois est physiquement impossible, c'est un exercice de cirque, pas une façon de voyager. De même, tendre deux arcs est absurde, on ne peut viser deux cibles simultanément. Le logion exige un recentrage : un seul cheval, un seul arc, un seul maître, un seul vin.
Regard catholique¶
L'enseignement sur les deux maîtres est pleinement canonique (Mt 6,24 : « Nul ne peut servir deux maîtres ») et constitue un pilier de la doctrine morale catholique. Le CEC 2113 enseigne que l'idolâtrie consiste à « honorer et révérer une créature à la place de Dieu ». Servir deux maîtres, c'est pratiquer l'idolâtrie de fait.
La parabole du vin nouveau et des vieilles outres a été interprétée par la tradition catholique non comme un rejet de l'ancienne Alliance, mais comme l'affirmation que l'Évangile exige des formes nouvelles. Le CEC 581 enseigne que Jésus n'est pas venu abolir la Loi mais l'accomplir (Mt 5,17). Le vin nouveau n'est pas incompatible avec le vin vieux, il en est l'accomplissement. La lecture de Thomas est plus tranchante : l'ancien doit être abandonné.
Résonances¶
Le thème du choix radical, l'impossibilité de ménager l'ancien et le nouveau, le profane et le sacré, traverse toute l'histoire des réformes spirituelles. Luther, en affichant ses 95 thèses, a choisi un seul maître. Les moines qui entrent au monastère « brûlent leurs vaisseaux ». Et chaque conversion authentique comporte un moment de rupture où l'on cesse de monter deux chevaux. Kierkegaard, dans Ou bien… ou bien, a fait de cette alternative le cœur de l'existence : la vie authentique exige un choix, et le refus de choisir est lui-même un choix, le pire de tous.
Concordance¶
Parallèles canoniques¶
Matthieu 6,24 :
« Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent. »
Luc 16,13 :
« Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent. »
Matthieu 9,16-17 :
« Personne ne met une pièce d'étoffe neuve sur un vieux vêtement... Et l'on ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres... »
Marc 2,21-22 :
« Personne ne coud une pièce d'étoffe neuve sur un vieux vêtement... Personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres... »
Luc 5,36-39 :
« Personne ne déchire d'un vêtement neuf une pièce pour la mettre sur un vieux vêtement... Personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres... Et personne, après avoir bu du vin vieux, n'en veut du nouveau ; car il dit : "Le vieux est bon." »
Source Q : Q 16,13
Analyse comparative¶
Ce logion est composite, rassemblant trois traditions synoptiques : le dicton sur les deux maîtres (Q 16,13), la parabole du vin nouveau et des vieilles outres (Marc 2,22 et parallèles), et la pièce neuve sur le vieux vêtement (Marc 2,21 et parallèles). Thomas y ajoute deux images introductives sans parallèle canonique : monter deux chevaux et bander deux arcs, des métaphores d'impossibilité physique qui renforcent le thème de la non-division.
Thomas ajoute aussi un élément présent uniquement chez Luc 5,39 : « Jamais homme ne boit du vin vieux et ne désire aussitôt boire du vin nouveau. » Cette correspondance avec le matériel propre à Luc est l'un des arguments de Goodacre en faveur de la dépendance de Thomas vis-à-vis du troisième évangile. Pour Patterson, l'ajout des images du cheval et de l'arc montre au contraire que Thomas travaille à partir de traditions orales qu'il enrichit librement.
Tension avec les évangiles canoniques¶
Le logion combine fidèlement trois traditions synoptiques (les deux maîtres, le vin et les outres, la pièce et le vêtement), mais Thomas ajoute deux images sans parallèle (monter deux chevaux, bander deux arcs) et modifie une nuance importante. Chez Matthieu 9,16-17, la pièce neuve est cousue sur le vieux vêtement ; chez Thomas, c'est la pièce vieille qui est cousue sur le vêtement neuf, inversion qui renforce le rejet de l'ancien. Surtout, la lecture thomasienne de l'incompatibilité ancien/nouveau est plus radicale que celle des synoptiques : Matthieu 5,17 (« Je ne suis pas venu abolir la Loi mais l'accomplir ») affirme une continuité que Thomas semble nier. Le « vin nouveau » de Thomas remplace le vieux ; chez les canoniques, il l'accomplit.
Interprétation directe¶
L'enseignement sur l'unicité du choix spirituel est canonique et solide (Mt 6,24). Mais la tonalité d'ensemble du logion penche vers une rupture avec l'ancienne Alliance que la théologie catholique refuse. Le CEC 121-123 enseigne que l'Ancien Testament est une « partie inamissible de l'Écriture Sainte » et que ses livres sont « divinement inspirés ». Thomas, en empilant les métaphores d'incompatibilité, pousse le lecteur vers un rejet de la tradition qui va bien au-delà de ce que les canoniques autorisent. Le choix radical que Thomas exige est juste ; l'objet de la rupture qu'il suggère ne l'est pas toujours.
À retenir¶
- Thomas ajoute les deux chevaux et les deux arcs (images propres, sans parallèle canonique), catalogue d'impossibilités physiques qui renforcent l'unicité du chemin
- Le thème fondamental : on ne peut pas simultanément servir deux voies, le choix est radical et total
- Thomas est le seul texte à combiner toutes ces traditions en un seul logion, signe de sa méthode compilatrice
Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas
L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.