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Logion 107

Lecture rapide : Un berger a cent moutons. Le plus gros s'égare. Il laisse les quatre-vingt-dix-neuf et cherche l'un jusqu'à ce qu'il le retrouve. Il dit alors au mouton : je te veux plus que tous les autres.

Pourquoi ce logion est important - Parallèle canonique clair (Luc 15, Matthieu 18), mais avec une différence cruciale : la brebis est « la plus grosse », pas simplement la perdue - Ce changement transforme une parabole de miséricorde en parabole d'élection, une différence théologique majeure - Il révèle la théologie élitiste de Thomas : tous ne valent pas la même chose aux yeux du berger


Le texte

Texte français

Jésus a dit : Le Royaume est comparable à un berger qui avait cent moutons. L'un d'entre eux, le plus gros, disparut. Il laissa les quatre-vingt-dix-neuf, il chercha l'un jusqu'à ce qu'il l'eut trouvé. Après l'épreuve, il dit au mouton : je te veux plus que les quatre-vingt-dix-neuf !

Copte (translittéré)

peje IS je tmNtero estNtwn eurwme N¥ws euNtaf Mmau N¥e N esoou aoua Nxhtou swrm epnoq pe afkw Mpste2it af¥ine Nsa pioua ¥antefxe erof Ntarefxise pejaf Mpesoou je +ouo¥k para pste2it

English (Lambdin)

Jesus said, "The kingdom is like a shepherd who had a hundred sheep. One of them, the largest, went astray. He left the ninety-nine sheep and looked for that one until he found it. When he had gone to such trouble, he said to the sheep, 'I care for you more than the ninety-nine.'"

Notes de traduction

  • Parallèle avec Matthieu 18,12-14 et Luc 15,3-7 (parabole de la brebis perdue). Thomas offre une version distincte avec un détail absent des synoptiques : le mouton égaré est « le plus gros ».
  • Cette précision (« le plus gros ») change radicalement le sens de la parabole. Dans les synoptiques, le berger cherche la brebis perdue par compassion pure. Dans Thomas, il cherche la plus précieuse, celle qui a le plus de valeur. La gnose est ici aristocratique : tous ne se valent pas.
  • Le copte ⲠⲚⲞϬ (pnoj) signifie « le grand, le gros ». Certains commentateurs traduisent par « le plus beau » ou « le plus précieux ».
  • « Après l'épreuve » (copte ⲚⲦⲈⲢⲈϤϨⲒⲤⲈ, nterefhise) : le verbe implique fatigue et souffrance. Le berger a peiné pour retrouver ce mouton.
  • La parole finale du berger au mouton (« je te veux plus que les quatre-vingt-dix-neuf ») est une déclaration d'amour préférentiel, étrangère à la version synoptique.

Commentaire

Contexte et forme littéraire

Le logion 107 est la parabole de la brebis perdue, parallèle à Matthieu 18,12-14 et Luc 15,4-7 (source Q 15,4-7). C'est l'une des paraboles les plus aimées de la tradition chrétienne, mais la version de Thomas diffère significativement des versions synoptiques sur un point crucial : la brebis perdue est « la plus grosse » (pinouj).

Chez Luc, la parabole est un récit de miséricorde : le berger cherche la brebis perdue parce qu'elle est perdue, quelle que soit sa valeur. Chez Thomas, le berger cherche la brebis parce qu'elle est la plus grosse, la plus précieuse du troupeau. La motivation est différente : miséricorde chez Luc, valeur chez Thomas.

Analyse et interprétation

La différence entre Thomas et Luc est théologiquement révélatrice. Chez Luc, la parabole illustre l'amour inconditionnel de Dieu, il cherche le pécheur non parce qu'il est précieux mais parce que Dieu est miséricordieux. Chez Thomas, le berger cherche la brebis parce qu'elle vaut plus que les autres. Discernement de valeur, non acte de grâce.

DeConick interprète la « plus grosse brebis » comme une image de l'élu, celui qui porte une parcelle de lumière plus grande que les autres (cf. logion 23 : « un entre mille, deux entre dix mille »). Le berger cherche cet élu parce que sa valeur est incomparable.


Point clé : Le changement d'un seul mot, « la plus grosse », transforme radicalement la parabole. Luc : miséricorde inconditionnelle (cherché parce que perdu). Thomas : élection préférentielle (cherché parce que précieux). Ces deux visions de l'amour de Dieu sont incompatibles. Ce n'est pas une nuance stylistique, c'est une divergence théologique fondamentale sur la nature de l'amour divin.


Gathercole note que la déclaration finale du berger (« je te veux plus que les quatre-vingt-dix-neuf ») est propre à Thomas. Chez les synoptiques, la joie porte sur le retrouver ; chez Thomas, elle porte sur la préférence. C'est une parabole de l'élection, non de la miséricorde universelle.

Koester considère que la version de Thomas pourrait être plus primitive que celle de Luc, qui a « moralisé » en ajoutant le thème de la repentance. Meyer note que la formule finale a une intensité affective rare dans Thomas, un texte habituellement austère.

Regard catholique

La parabole de la brebis perdue est un pilier de la théologie catholique de la miséricorde. Le CEC 545 enseigne que « Jésus est venu appeler non les justes mais les pécheurs ». Le pape François a fait de cette parabole l'emblème de son pontificat : le pasteur qui « sent l'odeur de ses brebis ».

La version de Thomas, en insistant sur la valeur de la brebis plutôt que sur sa perte, pose un problème théologique. La miséricorde divine, telle que l'Église l'enseigne, ne dépend pas de la valeur du destinataire, elle est gratuite, inconditionnelle. Le CEC 604 cite Romains 5,8 : « Dieu prouve son amour envers nous en ce que, alors que nous étions encore pécheurs, Christ est mort pour nous. » Le berger de Luc cherche la brebis perdue parce qu'elle est perdue ; le berger de Thomas cherche la brebis parce qu'elle est précieuse. La différence est christologiquement significative.

Résonances

L'amour préférentiel, l'amour qui choisit l'un parmi les plusieurs, est une réalité humaine universelle que la théologie hésite à attribuer à Dieu. Pourtant, la Bible elle-même témoigne d'une « élection », Israël choisi parmi les nations, David choisi parmi les fils de Jessé, Marie choisie parmi les femmes. Le logion 107, dans sa version élective de la parabole, touche à ce mystère troublant de la préférence divine, un mystère que Paul médite longuement en Romains 9-11.


Concordance

Parallèles canoniques

Matthieu 18,12-14 :

« Que vous en semble ? Si un homme possède cent brebis et que l'une d'entre elles vienne à s'égarer, ne va-t-il pas laisser les quatre-vingt-dix-neuf autres dans la montagne pour aller chercher celle qui s'est égarée ? Et s'il parvient à la retrouver, en vérité je vous le dis, il en a plus de joie que des quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarées. »

Luc 15,4-7 :

« Quel homme parmi vous, s'il a cent brebis et qu'il en perde une, ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller après celle qui est perdue, jusqu'à ce qu'il l'ait retrouvée ? Et, quand il l'a retrouvée, il la met, tout joyeux, sur ses épaules ; et, de retour à la maison, il assemble amis et voisins et leur dit : "Réjouissez-vous avec moi, car j'ai retrouvé ma brebis qui était perdue !" »

Source Q : Q 15,4-7

Analyse comparative

La parabole de la brebis perdue est l'une des plus célèbres du Nouveau Testament, attestée dans Q, Matthieu, Luc et Thomas. Les trois versions partagent la structure fondamentale : cent brebis, une perdue, le berger part à sa recherche. Les différences sont révélatrices de l'orientation de chaque texte.

Thomas ajoute un détail absent des synoptiques : la brebis perdue était « la plus grosse » (megas). Chez Matthieu et Luc, rien ne distingue la brebis perdue des autres, elle est simplement égarée ou perdue. Chez Thomas, elle est la plus grande, la plus précieuse. Ce changement transforme le sens : chez les synoptiques, la parabole illustre l'amour de Dieu pour le pécheur qui s'est égaré (c'est le contexte explicite chez Luc, qui la place après « cet homme accueille les pécheurs et mange avec eux »). Chez Thomas, la parabole illustre la valeur intrinsèque de ce qui est cherché, le plus gros mouton mérite l'effort, non parce qu'il est perdu, mais parce qu'il est le plus précieux.

Pour Koester, la version de Thomas est plus sapientielle et moins moralisante que les synoptiques, et pourrait refléter une forme antérieure de la parabole. Pour Goodacre, Thomas a transformé une parabole de la miséricorde en parabole de la valeur spirituelle, conformément à sa théologie élitiste (logion 23 : « Je vous choisirai, un entre mille »).


Tension avec les évangiles canoniques

Chez Luc, la parabole est introduite dans un contexte de critique des pharisiens qui reprochent à Jésus de manger avec les pécheurs. Le berger cherche la brebis parce qu'elle est perdue, la miséricorde ne dépend pas de la valeur. Thomas retire complètement ce contexte et ce motif. La miséricorde devient une préférence fondée sur la valeur intrinsèque. C'est une lecture différente de l'amour de Dieu, et pas nécessairement plus satisfaisante.

Interprétation directe

La tension est réelle depuis un regard catholique. Thomas introduit une notion d'élection qui, poussée à l'extrême, devient incompatible avec la miséricorde universelle. Mais on peut aussi lire ce logion autrement : le berger cherche la brebis qui a le plus de potentiel spirituel, une idée que la tradition a parfois exprimée (Dieu appelle certaines âmes à une relation plus intime). La ligne est mince entre l'élection et l'élitisme.

À retenir

  • La différence clé : la brebis est « la plus grosse » (Thomas) vs. simplement « égarée » (Luc/Matthieu)
  • Ce changement transforme la parabole : miséricorde inconditionnelle chez Luc → élection préférentielle chez Thomas
  • La déclaration finale du berger (« je te veux plus que les quatre-vingt-dix-neuf ») n'existe pas dans les canoniques

Vous lisez un extrait de L'Évangile de Thomas

L'édition imprimée réunit les 114 logia : texte français, copte translittéré et anglais en regard, commentaire théologique et concordance complète. Guillaume Whitebird, 564 pages.

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